Samedi 1er septembre 2012

La patience

par Emmanuelle FRANCOIS

C’est par l’action, l’efficacité, que grandissent les œuvres humaines. Et comment grandissent les œuvres divines ? Par la patience.

Étrange phénomène… D’un côté, la sueur, de l’autre, la passivité… Notre Dieu nous apprendrait-il le dilettantisme ??? Ou à laisser faire le « destin » ?

Si on regarde l’origine du mot « patience », on trouve le mot latin « patior ». Verbe déponent (1), qui signifie « souffrir ». Ce mot a donné « passion », et « compassion » (souffrir avec). Patience et souffrance vont donc de pair. D’un côté, on assiste à l’éclosion de quelque chose qui nous dépasse, de l’autre, on supporte le mal. L’heure de la Passion, c’est l’heure de la souffrance, et aussi de la grande patience de Dieu. De sa grande passivité. « Comme un agneau, il a été conduit à l’abattoir, il n’ouvrait pas la bouche » (Es 53,7b). Or, ce ne sont ni les paraboles ni les miracles de Jésus qui ont sauvé le monde, mais bien sa Passion.

Grégoire le Grand était pape au moment des invasions barbares et de la chute de Rome. Ce n’était pas la plus drôle des périodes… Je vous livre l’une de ses homélies, faite devant le peuple de Dieu.

« Ayez soin de ne pas recevoir la parole en une terre pierreuse, qui produirait bien le fruit des bonnes œuvres, mais sans les racines de la persévérance. Car beaucoup aiment ce qu’ils entendent, et se proposent d’entreprendre de bonnes œuvres, mais bientôt, la fatigue due aux difficultés leur fait abandonner ce qui était commencé. La terre pierreuse a ainsi manqué d’humidité, puisqu’elle n’a pu amener ce qui avait germé jusqu’au fruit que produit la persévérance. Beaucoup, en effet, lorsqu’ils entendent parler contre l’avarice, détestent cette avarice et louent le mépris de toutes choses. Mais dès que leur âme aperçoit un objet désirable, elle oublie ce qu’elle louait. Beaucoup, quand ils entendent parler contre la luxure, non seulement n’ont plus envie de souiller leur chair, mais rougissent même de l’avoir souillée. Cependant, dès qu’une beauté de chair apparaît à leurs yeux, leur âme se laisse emporter par le désir comme s’ils n’avaient encore pris aucune résolution pour résister à un tel désir. Et ils commettent des actes condamnables, bien qu’ils aient auparavant condamné en leur âme ceux qu’ils se souvenaient d’avoir commis […]

« C’est par la patience que la bonne terre rend son fruit, puisque nos actions restent sans valeur si nous ne supportons par ailleurs, avec égalité d’âme, les maux qui nous viennent de notre entourage. Et plus on progresse vers les sommets, plus on rencontre en ce monde de choses pénibles à supporter, car l’opposition du siècle présent s’accroît dans la mesure où nous lui retirons notre affection. Voilà pourquoi nous voyons beaucoup de gens qui, tout en faisant le bien, peinent cependant sous le fardeau pesant des tribulations. S’ils fuient désormais les désirs terrestres, ils sont pourtant frappés par des coups plus durs. Mais, conformément à la parole du Seigneur (Lc 8,15b), ils rendent du fruit par leur patience, parce qu’en recevant les épreuves avec humilité, ils sont eux-mêmes reçus dans le repos avec honneur après les épreuves. C’est ainsi que la grappe foulée aux pieds s’écoule en un vin savoureux. C’est ainsi que l’olive broyée et pressée se dépouille de son marc pour donner la riche liqueur de l’huile. C’est ainsi qu’on sépare les grains de la balle en les battant dans l’aire, et ils parviennent purifiés de leur paille au grenier. Que celui qui désire vaincre complètement ses vices s’applique donc à supporter humblement les épreuves qui doivent le purifier, afin de parvenir ensuite au Juge d’autant plus pur que le feu de la tribulation l’aura mieux débarrassé ici-bas de sa rouille ! » Saint Grégoire le Grand, homélie 15.

Si son discours nous apparaît un peu rude - c’est vrai qu’il n’est pas trop « de saison » !!! (ou pas tout-à-fait « politiquement correct ») - peut-être pouvons-nous regarder les blés qui mûrissent en nous disant qu’après tout, la patience et la « souffrance » qui nous sont demandées, ce n’est rien d’autre que l’œuvre de Dieu qui se fait en nous, tranquillement, paisiblement, à travers tout ce qui arrive : soleil, vent, pluie… et, à la différence du champ de blé qui, lui, peut subir des dommages irréversibles, si le soleil n’est pas au rendez-vous ou que la grêle a frappé, notre cœur ne subira aucun dommage irréversible car « rien ne peut nous séparer de l’amour du Christ » (Ro 8,39b).

Il ne s’agit pas d’abandonner toute œuvre humaine (les plus belles œuvres ne sont-elles pas venues des saints ou des grands Chrétiens ?), mais de comprendre que, quand on a fait tout ce qu’on a pu, et qu’apparemment ça n’a pas « marché », il reste encore tout à espérer car alors, c’est Dieu lui-même qui prend le relais. Et son œuvre à Lui grandit dans le silence, et a grand besoin de la paix de nos cœurs pour prendre toute sa place. Alors, sainte patience, priez pour nous !! Et bon courage à tous…

1. un verbe déponent est un verbe ayant un sens actif mais ne se conjuguant qu’au passif (grammaire latine)