Lundi 19 novembre 2012

Histoire de Joseph

par Emmanuelle François

Nous voilà une fois de plus sur le chemin de l’école, des vendanges, des couleurs rousses et craquantes… temps à la fois un peu mélancolique et si beau, dans la douceur de l’arrière-saison. Que nous réserve cette année ?

Pas que des douceurs, apparemment, si l’on en croit les analystes de tous bords. Entre la guerre terroriste et le cataclysme financier, ce n’est rien de moins qu’un tsunami qu’on nous annonce… Pour se donner du courage et tout de même profiter, le cœur en paix, des dernières fleurs de la saison, l’histoire de Joseph est bonne à relire et à méditer. Histoire d’un drame familial qui aboutit au salut de tout un peuple. Et grâce à quoi ? Grâce à une gestion de greniers et de blé…

Joseph, le petit dernier des fils de Jacob, est en quelque sorte le modèle des chrétiens en politique. Car tout en restant un modèle de vertu, il a été élevé par la seule main de Dieu au plus haut degré de la gloire politique. Et la particularité de son œuvre ne peut que nous toucher, car elle est toute entière une œuvre d’autosuffisance alimentaire. Voici ce qu’en dit saint Grégoire le Grand :

« Le Seigneur prend les sages au piège de leur astuce, nous dit le livre de Job (5,13). Il y a des gens, en effet, assez infatués de leur sagesse humaine pour inventer toutes sortes de machinations afin de changer la volonté de Dieu […] quand ils la voient s’opposer à leurs désirs. En réalité, ils ne font que l’accomplir. De fait, ils obéissent à la Providence du Dieu tout-puissant, alors même qu’ils tentent de lui résister ; et tous les moyens que l’ingéniosité humaine emploie en vain pour contrer les dispositions divines ne font souvent que les favoriser. […] Ainsi Dieu fait servir à l’exécution de ses desseins les actions-mêmes par lesquelles les hommes prétendent s’y opposer. […]

Les frères de Joseph, mis au courant de ses songes, eurent peur d’être soumis à sa domination ; ils le descendirent alors dans un puits et le vendirent ensuite à des Ismaélites qui passaient. […] Mais, plus tard, selon l’annonce de la prophétie, Joseph fut élevé au gouvernement de toute l’Égypte. Là, par une sagesse et une prévoyance inspirées d’en haut, il mit du blé en réserve pour remédier au dénuement extrême qui allait survenir.

 Une fois que la famine eut gagné toute la terre, Jacob envoya ses fils en Égypte pour se procurer des vivres. Sans le savoir, ils se trouvèrent en présence de Joseph puisque c’était lui qui avait reçu la charge de distribuer le blé. Afin d’obtenir le froment qu’ils demandaient, ils se prosternèrent devant Joseph face contre terre.

Examinons le déroulement de cette histoire. Nous verrons comment la puissance divine sait prendre les sages au piège même de leur astuce. Les frères de Joseph l’avaient vendu pour ne pas se prosterner devant lui, et les voilà qui se prosternent parce qu’ils l’avaient vendu. Ils avaient eu l’audace de vouloir changer le dessein de Dieu par leur astuce, et voilà que, par un juste jugement de Dieu, ce qu’ils avaient imaginé pour faire échouer ce dessein ne sert qu’à le faire triompher. Les voilà obligés d’exécuter les vouloirs de Dieu, par cela-même qu’ils avaient astucieusement inventé pour les modifier. Ainsi le plan de Dieu s’accomplit lorsqu’on s’efforce de l’esquiver, ainsi la sagesse humaine est prise au piège lorsqu’elle tente de lui résister. Saint Grégoire le Grand (Morales sur Job, livre VI). Donc que craignons-nous ? Car « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Ro 8,28).

Origène nous donne lui aussi une interprétation de l’histoire de Joseph : « Parce qu’il avait réussi à interpréter les songes de Pharaon, Joseph fut libéré de prison et nommé intendant de l’Égypte. Là, au temps de l’abondance, il stocka du blé pour en avoir à distribuer au temps de la famine. Joseph avait alors trente ans.

Pour moi, de ces divers points de vue, Joseph est une figure du Sauveur. Jésus, lui aussi, avait environ trente ans à ses débuts (Luc 3,23). Comme un second Joseph, il amassa du blé ; mais son froment n’était pas de même nature que le grain entassé autrefois en Égypte ; c’était le blé véritable qui vient d’en haut. Il le mit en réserve au temps de l’abondance, pour le distribuer lorsque la disette régnerait en Égypte, « non famine de pain ni soif d’eau, mais faim d’entendre la Parole de Dieu » (Am 8,11).

Notre Joseph amasse donc dans les Prophètes, dans la Loi, dans les écrits des Apôtres, il amasse des paroles d’abondance : lorsque les derniers Livres seront achevés, la Nouvelle Alliance conclue, la mission des Apôtres accomplie, tout ce que Jésus aura entassé dans ses greniers […], il le distribuera pour nourrir l’Égypte affamée et, avant tout, pour rassasier ses frères. Le psaume l’avait prédit : « J’annoncerai ton nom à mes frères ; je te louerai en pleine assemblée » (Ps 22,22).

D’autres peuvent bien nous donner des paroles de patience, des paroles de justice, des paroles de toutes sortes de vertus : c’est là le blé distribué par le premier Joseph aux Égyptiens ; autre est le froment donné par notre Joseph à ses frères, c’est-à-dire à ses disciples […] : c’est le blé de l’Évangile, le blé des Apôtres. Avec ce blé-là, nous devons faire du pain en prenant soin de ne pas y mêler le vieux levain (1Cor 5,7). Ainsi nous aurons un pain nouveau, fait avec le blé des Écritures, devenu une belle farine moulue par le Christ Jésus, à qui sont la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen. » (Origène-Homélie 28 sur saint Luc)

Quels que soient les avatars annoncés, soyons donc sûrs que les greniers du Christ sont déjà pleins et débordants !! Car la menace terroriste et la crise financière ne sont-elles pas deux manières d’exprimer cette soif de pain, et cette soif de la Parole de Dieu ? Aujourd’hui, la disette règne en Égypte. Et l’Égypte représente la terre entière car là où l’on ne souffre pas de manque de blé, on souffre du manque de la Parole de Dieu. Avec joie, prosternons-nous devant celui qui ne désire qu’une chose : nous distribuer ses richesses ! Et supplions-le d’envoyer à nouveau en Égypte ce Joseph qui saura distribuer à la fois le pain et la Parole…