Jeudi 28 août 2014

La création : paradoxe de l’Éternel et du transitoire

par Emmanuelle François

Dieu a tout créé de rien (Gn 1, 1-2). Et nous sommes loin d’avoir encore découvert tous les mystères de la création. Plus on en découvre, plus on voit qu’on ne sait pas grand-chose… Certains scientifiques se sont convertis devant le génie de ce qu’ils découvraient, d’autres ont proclamé leur athéisme en s’appuyant sur leur propre génie (« nous comprendrons un jour » disent-ils…). Mais tout de même, il paraît que le roi de la théorie de l’évolution, Darwin, ne dormait plus, à la fin de sa vie, à cause de l’œil : l’évolution était une théorie scientifique qui pouvait tenir debout à certains points de vue, mais l’explication de la formation « par hasard » de l’œil, était vraiment cauchemardesque…

Et pourtant, quelle simplicité que la création ! Elle fait partie de ces mystères obscurs qui éclairent tout le reste. Il est important de retrouver cette simplicité dans notre regard. A force de tout décortiquer, on a peut-être du mal à retrouver la simplicité et l’émerveillement. Au IIe siècle, la notion de création était tout aussi battue en brèche qu’aujourd’hui.

C’est pour répondre à ses contradicteurs que saint Irénée a écrit ce texte sur la création :

Pour nous, nous gardons la règle de vérité selon laquelle « il existe un seul Dieu » tout-puissant « qui a tout créé » par son Verbe, « a tout organisé et a fait de rien toutes choses pour qu’elles soient », selon ce que dit l’Écriture : « par le Verbe du Seigneur les cieux ont été affermis, et par le Souffle de sa bouche existe toute leur puissance » (ndlr : Ps 33-32) ; et encore : « tout a été fait par son entremise et, sans lui, rien n’a été fait » (ndlr : Jn 1, 3). De ce tout, rien n’est excepté : le Père a fait par lui toutes choses, soit visibles, soit invisibles, soit sensibles, soit intelligibles, soit temporelles en vue d’une « économie », soit éternelles. C’est par son Verbe et son Esprit qu’il fait tout, dispose tout, gouverne tout, donne l’être à tout.

Si le monde est tel qu’il est, c’est que Dieu l’a fait tel, après l’avoir d’abord conçu tel en son esprit ; ou, si l’on préfère, c’est que le Père a voulu que le monde fût en sa présence tel exactement qu’il l’avait conçu en son esprit, c’est-à-dire composé, changeant et transitoire.

Diverses et multiples n’en sont pas moins, pour autant, les choses qui ont été faites : replacées dans l’ensemble de l’œuvre, elles apparaissent comme pleines de proportion et d’harmonie ; mais, envisagées chacune à part soi, elles apparaissent comme opposées les unes aux autres et discordantes. Il en est d’elles comme des sons d’une cithare, eux qui, grâce à l’intervalle même qui les sépare, produisent une mélodie une et harmonieuse, encore que constituée de sons multiples et opposés. Celui donc qui aime la vérité ne doit pas se laisser abuser par l’intervalle existant entre les différents sons ni soupçonner l’existence de plusieurs artistes ou auteurs, dont l’un aurait disposé les sons aigus, un autre, les sons graves, un autre encore, les sons intermédiaires : il doit reconnaître au contraire qu’un seul et même Dieu a œuvré de façon à faire apparaître la sagesse, la justice, la bonté et la munificence de l’œuvre entière. Ceux qui écoutent cette mélodie doivent louer et glorifier l’Artiste qui l’a faite ; ils admireront la hauteur de certains sons, remarqueront la profondeur de certains autres, percevront le caractère intermédiaire de certains autres encore ; ils considèreront que certaines choses sont les figures d’autres choses, se demanderont à quoi chacune a rapport et chercheront leur raison d’être, mais sans jamais transformer la doctrine ni s’égarer loin de l’Artiste ni rejeter la foi et un seul Dieu, Auteur de toutes choses, ni blasphémer notre Créateur.

Le Père n’avait pas besoin d’anges pour faire le monde et modeler l’homme en vue duquel fut fait le monde, et il n’était pas davantage dépourvu d’idée pour l’ordonnance des créatures et l’économie des affaires humaines, mais il possédait au contraire un ministère d’une richesse inexprimable, assisté qu’il est pour toutes choses par ceux qui sont à la fois sa Progéniture et ses Mains, à savoir le Fils et l’Esprit, le Verbe et la Sagesse, au service et sous la main desquels sont tous les anges. Que le Verbe, c’est-à-dire le Fils, fût depuis toujours avec le Père, nous l’avons amplement montré. Mais la Sagesse, qui n’est autre que l’Esprit, était également auprès de lui avant toute création (ndlr : Sg 9,9). Nécessairement, les choses créées d’ici-bas tirent de quelque grande cause le principe de leur existence, et le principe de toutes choses, c’est Dieu ; car lui-même n’a été créé par personne, mais c’est par lui-même que toute chose a été créée. Et c’est pourquoi il faut en premier lieu croire qu’il y a un Dieu, le Père, qui a créé et organisé l’ensemble des choses et a fait exister ce qui n’était pas, et qui, contenant l’ensemble des choses, est seul à ne pouvoir être contenu. Contre les hérésies - Irénée de Lyon

Que Dieu ait tout créé de rien, voilà une notion qui nous est familière, pour peu que nous ayons fait un peu de catéchisme. Mais que ce qui est changeant et transitoire soit aussi le fruit de son acte créateur, voilà qui est plus étonnant…Que l’Éternel pense le transitoire ! Le temps est donc un fruit de l’éternité… De même pour les contraires et les contradictions, qui sont le reflet de la vérité une et simple.

L’éternel retour des choses peut sembler terrible à supporter : chaque année reviennent les mêmes fêtes, et les fleurs poussent pour mourir, trop vite. En mettant l’éternité dans ce qui passe, nous obtenons une lumière nouvelle. Peut-être que, là-haut, dans le beau ciel, les plus beaux champs de blé resteront gravés, éternels. Car ce qui nous attend là-haut, ce n’est pas seulement le ciel, c’est « une terre nouvelle » (Is 65, 17). Là où il y a terre, il y a ce qui est semé et ce qui pousse. Peut-être donc subsistera ce qui aura été semé avec beaucoup d’amour. Peut-être assisterons-nous avec stupeur à l’alliance du transitoire et de l’éternel. Il est donc toujours temps d’habiter la terre avec amour, afin qu’elle demeure pour l’éternité.