Lundi 11 novembre 2013

Le blé sur l’aire

Par Emmanuelle François

Chez nous, dans la Somme, les conditions climatiques de cet été 2013 ont été pour le moins difficiles… Un printemps trop froid, qui rendait moroses bêtes et gens, et laissait émerger très timidement les jeunes pousses dans les champs ; un été soudain et très chaud, qui a surpris et étouffé les plantes en périlleuse croissance ; merveilleux pour les écoliers en vacances, inquiétant pour ceux qui attendaient la moisson ! Et puis cette pluie tant attendue, qui arrive enfin, mais qui tourne à l’orage, à l’orage violent, inondant les cultures, hachant les feuilles, couchant les blés. Le « tour de plaine » du lendemain matin a été douloureux. On aurait presque pu sonner le glas ! Des hectares de récolte semblaient s’être envolés en fumée…

On dit que les paysans se plaignent toujours. Qui ne se plaindrait de passer une semaine sous la pluie quand il attendait cette semaine-là depuis 6 mois, et qu’il la passe, ô merveille, dans un ravissant gîte du sud-ouest ? Pas de chance, c’est une semaine manquée, toujours dans la boue, avec le manteau sur les épaules et le parapluie au-dessus ! Songerait-on à regarder de travers celui qui se plaint d’une telle situation ? Non… On se met (facilement) à sa place, on compatit avec bonne grâce : pourvu que cela ne nous arrive pas !
Maintenant, comparons une semaine de vacances avec la récolte de l’année, celle qui nous fera vivre pour les mois qui viennent, et qui nourrira une bonne partie de nos compatriotes. Je ne conclus pas, sûre que vous aurez compris mon propos…

Qu’attendions-nous donc de la moisson ? Les meilleurs pronostics n’en donnaient pas cher. On se demandait s’il n’aurait pas mieux valu, à temps, tout arracher et semer à nouveau…
Qu’a-t-elle donné ? Le centuple. Et peut-être au-delà. Un résultat inespéré, incompréhensible.
La terre ne cesse de nous surprendre.
Peut-être pouvons-nous lire cela comme une parabole ? On en attendait peu, il en est venu beaucoup. Une fois n’est pas coutume… Dans les évènements difficiles, on se croit vite seul. Peut-être ne le sommes-nous pas tant que nous le croyons… Des événements récents nous ont surpris par leur ampleur, qu’on n’attendait pas.

Saint Augustin, grand observateur de la nature et des travaux des champs, ne dit pas autre chose dans le texte que je vous propose aujourd’hui :
« L’Eglise de ce temps est une aire à battre le grain : nous l’avons dit souvent, nous le répétons encore ; elle contient à la fois de la paille et du blé. Que personne ne cherche à se séparer de toute paille avant l’heure du battage ! Que personne ne quitte l’aire avant ce jour, en prétextant ne pas vouloir supporter les pécheurs ! Car celui qui se trouverait hors de l’aire, pourrait bien être emporté par les oiseaux avant d’avoir été engrangé dans le grenier.

Faites attention, mes frères, à l’explication que je vais vous donner. Quand on commence à battre le blé, les grains disséminés au milieu de la paille ne se touchent plus ; c’est comme s’ils ne se connaissaient pas, à cause de la paille qui se glisse entre eux. Si l’on regarde l’aire d’un peu loin, on pense qu’il y a seulement de la paille ; il est difficile de parvenir à discerner le grain, à moins d’observer avec plus d’attention, à moins de plonger la main pour prendre une poignée et de souffler pour séparer le grain de la paille. Donc parfois, les grains se trouvent comme séparés les uns des autres et ne se touchent plus. C’est dire que chacun, lorsqu’il progresse dans le bien, peut se croire seul.

Telle fut la tentation d’Elie, cet homme si grand qui déclara à Dieu, comme l’Apôtre aussi le rappelle : « Ils ont tué tes prophètes et renversé tes autels. Moi, je suis le seul à être resté, et ils en veulent à ma vie. » Mais quelle réponse Dieu lui fit-il ? « Je me suis réservé sept mille hommes, qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal » (Rm 11, 3-4, d’après 1R 19, 10-18). Dieu ne lui dit pas : Il y en a deux ou trois autres qui te sont semblables. Ne crois pas être le seul. Non, Dieu lui déclare : Il y en a sept mille autres, et tu te crois seul !

Voici en peu de mots l’enseignement que je veux vous donner (…) : que celui qui est bon ne croie pas être seul à l’être. Que celui qui est bon ne redoute pas d’être mêlé aux méchants ; un temps viendra où il sera séparé d’eux. C’est à cela que se rapporte le verset que nous avons chanté aujourd’hui : « Ne perds pas mon âme avec les pécheurs, ni ma vie avec ceux qui versent le sang » (Ps 25,9). Que signifie : Ne me perds pas avec les pécheurs, sinon : Ne me perds pas en même temps que les pécheurs ? (…) Tu permets que, pour le moment, nous soyons ensemble, du moins ne nous perds pas ensemble.

Voyez, mes frères, voyez cet homme qui aime Dieu et lui fait confiance. Il se trouve placé au milieu des méchants et prie Dieu de ne pas le perdre avec les méchants ; il sait que Dieu ne peut se tromper lorsqu’il juge. Toi, quand tu vois plusieurs personnes entrer dans un même endroit, tu penses qu’elles ont le même mérite. Mais Dieu, lui, ne se trompe pas ; n’aie pas peur. Toi, quand tu sépares la paille du blé, c’est le vent qui fait office de juge. Tu veux que le vent souffle en ta faveur ; tu n’es pas le vent et tu désires qu’il souffle à ton profit. Lorsque tu as secoué le grain et la paille dans le plateau à vanner, le vent emporte ce qui est léger et laisse ce qui est lourd. Toi donc, tu recours au souffle du vent pour exercer un jugement sur l’aire. Mais Dieu aurait-il besoin de quelqu’un pour juger avec lui afin que les bons ne se perdent pas avec les méchants ? Sois donc sans crainte, sois en sécurité (…).

Répète ces paroles que tu entends chanter : Seigneur, j’ai aimé la beauté de ta maison (ps 25,8a). La maison de Dieu, c’est l’Eglise. Elle contient encore des méchants, mais la beauté de la maison de Dieu, elle est dans les bons, elle est dans les saints. C’est la beauté même de ta maison que j’ai aimée et le lieu où habite ta gloire. Ils participent à cette beauté, ceux qui ne veulent s’attribuer ni réclamer comme leur bien propre les dons reçus de Dieu (…). Oui, la gloire de Dieu habite en eux, et c’est en elle qu’ils se glorifient. »
Saint Augustin, enarratio 2 sur le psaume 25.

C’est cette gloire qui transforme en victoire de moisson une saison dont on n’augurait rien de bon.
Alors, si l’on compare le siècle à une saison, et les années qui viennent de s’écouler depuis l’an 2000 au début de son printemps, n’ayons pas trop de pronostics à la bouche. Après tout, nul ne sait à quoi conduit la gloire de Dieu…