Mercredi 2 novembre 2011

Le bon grain et l’ivraie

par Emmanuelle FRANCOIS

Nous voilà, une fois de plus, au temps des récoltes  ; après les moissons, voici les pommes de terre, les oignons, les carottes, les pommes et les poires, tant de variétés, d’odeurs et de saveurs en perspective à la cuisine… C’est l’occasion de reprendre la parabole du bon grain et de l’ivraie, que le maître du domaine a laissé pousser en même temps dans son champ.

La première réflexion qui peut nous venir en pensant à cette parabole, c’est que la terre du temps de Jésus était beaucoup plus propre que la nôtre : il fallait un ennemi pour y semer l’ivraie ! Chez nous, les mauvaises herbes poussent seules, vite, et bien. Sans doute que depuis que le maître du domaine n’a pas voulu arracher l’ivraie, elle est montée en graines et en a semé un certain nombre qui sont arrivées jusqu’à nous…

Et la deuxième réflexion, plus sérieuse, c’est qu’effectivement, comme le suggéraient les ouvriers, on essaye plutôt d’enlever les mauvaises herbes au fur et à mesure sans attendre qu’elle poussent, et qu’on n’attend pas qu’elles soient à maturité pour les ôter. Qui n’a pas vu maint tracteur ou maint dos plié, selon les cultures et les étendues, pour arracher ces maudites herbes qui repoussent sans nous demander notre avis ? Celui qui attend pour les enlever, et se retrouve avec un champ comme en friche, on le regarde plutôt d’un drôle d’œil…

Saint Grégoire de Nysse nous présente une interprétation de cette parabole qui n’est pas celle de Jésus lui-même. Comme quoi, l’Esprit Saint « nous enseignera tout », même ce que Jésus n’a pas dit.

« Le chef du domaine a semé le bon grain – le domaine, c’est nous, bien sûr. L’ennemi, guettant les hommes endormis, a semé sur la graine nutritive celle qui n’est bonne à rien : au beau milieu du blé, il a jeté l’ivraie. Et les graines ont germé, toutes ensemble mêlées. Impossible en effet que le grain jeté dans le blé ne pousse avec lui. Le surveillant des cultures empêche les ouvriers d’arracher la mauvaise herbe car les plantes ennemies ont pris racine ensemble, de peur d’arracher avec l’élément étranger, la plante nourricière (cf. Mt 13,24-30.36-43). Or nous pensons que le texte désigne comme bon grain, ces impulsions de l’âme dont chacune, cultivée uniquement en vue du bien, s’épanouirait à coup sûr en fruit de vertu. Mais l’égarement dans le discernement du bien y a été semé, et ce qui est vraiment et uniquement bon en sa nature propre s’est retrouvé à l’ombre du germe trompeur qui s’y est greffé. Car le désir n’a pas poussé et grandi vers le bien naturel pour lequel il fut semé en nous, mais a détourné son surgeon vers le bestial et le stupide. Voilà à quoi la confusion concernant le bien a porté l’élan du désir. Et de même, la graine de colère n’a pas débouché sur le courage, mais a fourni des armes pour combattre le prochain. Quant à la puissance d’aimer, elle s’est détachée des biens intelligibles dans une débauche effrénée de jouissance sensible, et ainsi du reste qui mit en fleurs les pires rejetons au lieu des meilleurs.

« Voilà pourquoi le sage agriculteur laisse là le surgeon né dans le grain, attentif à ne pas nous dépouiller du meilleur en déracinant totalement le désir en même temps que la mauvaise herbe. Car si la nature humaine devait subir ce traitement, qu’est-ce qui nous élèverait à l’union des biens célestes ? Ou si l’amour nous est arraché, comment nous unir à Dieu ? Et si s’éteint la colère, quelle arme aurons-nous contre l’adversaire ? L’agriculteur laisse donc en nous les germes bâtards, non pour qu’ils dominent à jamais la graine plus précieuse, mais pour que la terre elle-même (ainsi nomme-t-il allégoriquement le cœur), par la puissance naturelle qui s’y trouve, à savoir le raisonnement, dessèche certains germes et fasse fructifier et fleurir les autres. Faute de quoi, il laisse au feu le soin de juger la terre.

« Si donc on use raisonnablement de ces réalités, les contenant en soi sans passer soi-même en elles, tel un roi sollicitant la nombreuse main-d’œuvre de ses sujets, on réussira plus facilement dans son effort vertueux. Si au contraire on leur obéit comme à des esclaves rebelles à leur maître, si l’on s’est laissé asservir par folle soumission aux suggestions serviles, et qu’on devienne le jouet de ce qui par nature est sous le joug, nécessairement on sera déporté dans la direction où nous contraint la domination des leaders. S’il en est ainsi, nous démontrons que par eux-mêmes, tous ces mouvements de l’âme, soumis à l’autorité de leurs utilisateurs, ne sont ni vice ni vertu mais se présentent soit comme bons, soit alors autrement : que si un mouvement d’excellence les anime, ils deviennent matière à louange, comme le désir chez Daniel, la colère chez Phinéès et le chagrin de qui pleure à raison ; si au contraire l’inclination penche vers le pire, elles deviennent passions et portent bien leur nom. » (Grégoire de Nysse, L’âme et la résurrection, dialogue avec sa sœur Macrine)

C’est une bonne nouvelle pour les colériques, les gourmands, les « passionnés » : la racine de leur colère ou de leur gourmandise est bonne ! Vouloir avoir un champ trop propre, c’est se condamner à ne plus être vraiment soi-même, et donc n’avoir plus rien à récolter, ce serait si dommage ! Les paniers, les cageots pleins, les remorques pleines, c’est l’image bien réelle de ce que nous produirons, non si nous avons été « bien sages », mais si nous avons été « assez sages » pour ne pas arracher la racine des mouvements de notre cœur, même si parfois cela peut paraître bizarre, un champ pas très bien tenu…