Lundi 28 janvier 2013

Chute et relèvement

par Emmanuelle François

Comme nous l’avons vu dans le dernier Lien (lien 69), la famine est l’un des maux les plus redoutables qui peut s’abattre sur un peuple, et le peuple d’Égypte en a été préservé par Joseph (Gn 41,53-57). En son temps David le grand roi, bien après Joseph, eut à choisir entre trois maux : la famine, la guerre ou la peste (2 S 24,12-15). Lequel est le plus redoutable ? Peut-on en trouver de pire encore ? Apparemment, si l’on en croit saint Jean Chrysostome, Isaïe a trouvé ! Ce n’est pas très drôle, mais c’est parlant…

« Tel un excellent médecin qui recherche la santé des malades en employant tour à tour le cautère et le bistouri, et en donnant aussi des remèdes amers, Dieu, l’ami des hommes, use de peines diverses et variées pour soigner les plaies et les infirmités de son peuple. Tantôt il effraie les ingrats par l’assaut des Barbares, tantôt, avant même l’attaque des ennemis, il les retient par d’autres menaces dont la diversité maintient la peur vivace en eux.

A présent donc il leur annonce faiblesse, famine, sécheresse, privation, non des choses de première nécessité, mais de ce qui n’en est pas moins utile pour nous conserver la vie. Car la famine n’est pas le seul mal à redouter ; il en est un autre qui consiste dans le manque d’hommes capables de gouverner les affaires publiques : ce mal-là, d’habitude, fait paraître la prospérité plus intolérable que la famine.

A quoi peut servir, en effet, l’affluence des biens, lorsque naissent des guerres civiles, lorsque la mer se soulève, lorsque sur les flots en furie, ni pilote, ni vigie, ni personne d’autre n’est capable de maîtriser la tempête des événements et de rétablir le calme ? Et si à ces maux s’ajoute la famine, songe à l’immensité du désastre ! Pourtant, c’est bien de tous ces malheurs que Dieu menace son peuple. […]

J’enlèverai, dit-il, le guerrier et le juge (Is 3,1-2). Ces mots révèlent un châtiment accablant, une destruction définitive : les remparts et les tours fortifiées sont encore debout, mais la ville et ses habitants sont à la merci des ennemis, car la sécurité d’une ville ne réside pas dans les pierres, le bois, les enceintes, mais dans la sagacité de ses habitants : même sous la pression des ennemis, de tels citoyens, par leur présence, constituent pour la ville la protection la plus sûre de toutes. Au contraire, si de tels hommes font défaut, l’état de cette ville, même en l’absence d’assaillants, devient plus pitoyable que celui d’une ville assiégée.

Le prophète donne ainsi au peuple et à tous ceux qui l’écoutent, une grande leçon de sagesse, en les engageant à ne jamais mettre leur confiance dans la puissance d’une ville, ni dans ses retranchements, ni dans ses machines de guerre, mais à se fier uniquement à la valeur et au mérite des hommes. Pour leur inspirer de la crainte, il déclare donc que Dieu enlèvera à la ville sa sécurité, en supprimant non seulement les guerriers habiles à combattre, mais aussi les hommes de jugement. Car ils ne sont pas moins nécessaires aux cités que les soldats, puisqu’ils réussissent à consolider la paix et souvent aussi à repousser des guerres imminentes.

Dieu menace donc son peuple […] de lui enlever tous ses chefs : rien, en effet, n’est plus déplorable que l’anarchie, comme rien ne serait plus dangereux qu’un navire sans pilote ». (Saint Jean Chrysostome, sur Isaïe 3,1-2)

Toute ressemblance avec une situation ou des personnes existantes est bien entendu totalement fortuite… Saint Jean Chrysostome écrivait au IVe siècle, et de plus il faisait le commentaire d’Isaïe, donc plusieurs siècles avant notre ère. Que dirait Isaïe aujourd’hui ? Sans doute ajouterait-il à sa liste « le paysan »… Quels maux découlent de son absence ? « Ouvrez les yeux et regardez ! », pourrait-on répondre…

Mais tout cela n’est pas très gai pour un temps de Noël ! Car Noël est avant tout le temps de l’Espérance ! Alors voici un texte plus récent, et tout aussi actuel, car la Parole de Dieu est le sommet de l’actualité :

« Dieu est le Tout-Puissant, le Très-Haut, le Très-Saint. Il habite l’éternité et, comparés à lui, nous ne sommes que des vermisseaux. Même s’il ne nous avait jamais créés, il n’en serait pas moins heureux. Même si nous étions effacés de la création, il n’en serait pas moins heureux.

Mais il est le Dieu d’amour ; il nous a tous amenés à l’existence parce qu’il a trouvé de la joie à s’entourer de créatures heureuses : il nous a donc créés innocents, saints, droits et heureux. Et depuis qu’Adam fut tombé dans le péché (Gn 3,6), et ses descendants après lui, il n’a cessé de nous supplier de revenir à lui, Source de tous biens, par un repentir sincère : "Revenez ! Revenez ! dit-il ; pourquoi vouloir mourir ? Par ma vie, je ne prends pas plaisir à la mort du méchant." (Ez 33,11). Pouvais-je faire pour ma vigne plus que je n’ai fait ?" (Is 5,4)

Ce grand Dieu condescend à nous inviter à venir à lui : "Goûtez et voyez, dit le psaume, comme est bon le Seigneur ! Heureux l’homme qui met sa foi en lui !" (Ps 34,9) […]

Cette excellence des dons du Seigneur, le désir qu’ils suscitent, sont des points que la sainte Écriture met sans cesse devant nos yeux. C’est ainsi que le prophète Isaïe parle "d’un festin de viandes grasses et de vins capiteux, un festin de viandes succulentes et de vins décantés" (Is 25,6). […] Et le prophète Osée déclare : « Moi, le Seigneur, je serai pour Israël comme la rosée, il fleurira comme le lys, il étendra ses racines comme les arbres du Liban. Ses jeunes pousses vont grandir, sa beauté sera comme celle de l’olivier, son parfum comme celui de la forêt du Liban. Ils reviendront s’asseoir sous son ombre, ils revivront comme le blé et pousseront comme la vigne » (Os 14,6-8). […]

Vous le voyez, toutes les images de ce qui est agréable et doux dans la nature se trouvent rassemblées pour évoquer le charme et la douceur des dons de grâce que Dieu nous fait. Comme le vin donne vie et comme le pain fortifie, comme l’huile est exquise et le miel doux, les fleurs odorantes, la rosée rafraîchissante et le feuillage ravissant, ainsi, et beaucoup plus encore, les dons de Dieu dans l’Évangile donnent vie et force ; ils sont exquis et doux, ils embaument et rafraîchissent, ils excellent en tous points. Et comme il est naturel de trouver satisfaction et bonheur dans ces dons du monde visible, ainsi il est tout à fait naturel et normal d’être enchanté et ravi par les dons du monde invisible. Et comme les dons visibles sont objets de désir et de recherche, beaucoup plus encore, c’est – je ne dirais pas simplement un devoir mais – un privilège et une bénédiction de « goûter et de voir combien le Seigneur est bon ! » (Ps 34,9).

Oh ! Oui ! "La part qui me revient fait mes délices, j’ai même le plus bel héritage !" (Ps 16,6) » (Cardinal Newman, Sermon, Religion pleasant to the Religious)

Ainsi va la vie de la grâce… toujours à l’œuvre, même dans les situations les plus catastrophiques. Souvenons-nous du rayonnement des abbayes bénédictines au moment même où les Barbares dissolvaient la grandeur de l’Empire romain ! Les Romains n’ont pas tenu. Les chrétiens, eux, sont toujours là.

Alors respirons le bon air de la grâce, et au boulot !!! Reconstruisons l’Empire ! Mais l’Empire éternel, celui des viandes grasses et des vins capiteux, celui de l’Eau Vive, celui des fleurs odorantes et de toutes les bénédictions. Que dans chacune de nos maisons on puisse respirer le bon air, et qu’on puisse dire « Comme le Seigneur est bon ! » (Ps 34,9).