Mardi 7 septembre 2010

Méditation du mois de septembre 2010

Père Emmanuel

Le signe de croix

Quelle est la signification de ce geste ?

Le Signe de Croix commence la prière de la messe. “Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Amen”. Toute l’action liturgique ne se fait donc pas en notre nom propre. Nous affirmons agir au nom des trois Personnes divines. Cette affirmation initiale est capitale puisqu’elle commande tout ce qui suit. Elle viendra aussi achever la prière commune de la messe et à plusieurs reprises, nous tracerons le signe de la Croix sur nous.

Quelle est la signification de ce geste ?

En effet, si la messe est la prière du Christ Jésus dans laquelle nous entrons, comment pouvons-nous aussi prier “au nom” de la Sainte Trinité” ? Naturellement, il n’y a pas de contradiction, mais une relation inhabituelle parce qu’unique. Cette double référence évoque une réalité essentielle du mystère de la Sainte Trinité d’une part, et de celui de l’Incarnation d’autre part.

L’unité d’opération de la Sainte Trinité

Dans les œuvres temporelles

La Sainte Trinité, en effet, est le Dieu unique en trois Personnes : en dehors de leurs relations personnelles et éternelles par lesquelles elles se distinguent, les personnes divines agissent de concert. Plus l’effet de leur action est parfait, plus il est facile de distinguer l’action propre de chaque personne ; mais en même temps, la participation de chaque personne est inséparable de celle des autres : l’acte est, comme sa source, un et trine. Les théologiens parlent alors de trace (vestigium) dans la création visible ou, pour l’homme, d’image (Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance).

Cette empreinte n’est jamais suffisante pour permettre de découvrir, à partir de la Création, l’existence de la Trinité des Personnes dans le Dieu unique. C’est la raison pour laquelle la connaissance du mystère trinitaire est le cœur de la Révélation chrétienne.

Saint Jean de la Croix, lorsqu’il observait la vie des plantes, y voyait une trace de l’Amour trinitaire dans lequel le don est total : Dieu se donne si totalement qu’il en est Père du Fils éternel et le Fils répond à cet amour dans une personne qui partage avec lui la plénitude de la nature divine. De la même manière la graine donne la vie en disparaissant totalement dans la génération de la nouvelle plante. Le Seigneur Jésus reprendra cette comparaison dans l’Evangile de Saint Jean (11 ?).

Dans le mystère éternel de Dieu

Le concours de chaque personne dans toutes les œuvres divines accomplies dans le temps s’enracine dans une unité encore plus profonde. En effet, il est impossible de concevoir la relation du Père et du Fils sans l’Esprit Saint, du Fils et de l’Esprit sans le Père ou du Père et de l’Esprit Saint sans le Fils. C’est un aspect mystérieux et insondable de la réalité divine qui dépasse notre intelligence humaine et nous plonge dans un émerveillement plein d’interrogations : les Personnes divines sont constituées dans une altérité plus profonde que toute autre réalité, mais en même temps, elles existent dans une unité qui dépasse toutes les unités dont nous pouvons avoir l’expérience.

En effet, ce qui constitue le Fils comme Fils, c’est sa relation avec le Père : il reçoit tout du Père, alors que le Père est constitué comme Père parce qu’il se donne tout entier dans la génération du Fils éternel. L’altérité est donc parfaite : le Père n’est que don et le Fils n’est qu’accueil et pourtant, en vertu de cette altérité même, don d’un côté et accueil de l’autre, ils sont parfaitement égaux et un puisque ce qui est donné d’une part et reçu de l’autre est l’unique nature divine dans sa plénitude et sa simplicité.

Nous percevons donc comme un mystère d’une inconcevable beauté la parfaite distinction et la totale unité de notre Dieu un et trine. Cette réalité, parce qu’elle dépasse de très loin toute expérience humaine, est considérée comme blasphématoire par les musulmans qui traitent les chrétiens de polythéistes (dans le Coran lui-même) ainsi que par les Juifs.

Nous pouvons cependant comprendre en quel sens toutes les unités que nous pouvons connaître sont complètement dépassées par cette révélation :

  • les membres de notre corps peuvent en être séparés sans mettre son existence en jeu (sauf pour les plus essentiels), et ils restent toujours juxtaposés et complémentaires sans partager chacun la plénitude de la nature humaine.
  • Ou encore, les amis peuvent connaître une communion très profonde, il n’en reste pas moins que leur existence n’est pas constituée par leur amitié, même si une véritable relation spirituelle nous transforme d’une manière irréversible.

Ainsi, dès qu’une personne divine agit dans la Création, toutes les trois sont indivisiblement engagées dans cette action. Il ne s’agit pas simplement de trois actions qui concourent dans une parfaite harmonie au même but, mais une action unique qui émane d’une manière parfaitement distincte de chacune des personnes.

L’unité de l’agir du Christ Jésus

Nous agissons, dans la messe, “au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit”. L’unité de l’agir divin que nous venons d’évoquer nous aide à comprendre pourquoi, si la messe est une action du Fils éternel de Dieu, elle est aussi l’action de la Sainte Trinité tout entière.

Mais il nous est possible de participer à cette action divine parce que le Fils de Dieu s’est incarné de telle sorte que son agir humain ne fait plus qu’un avec son agir divin. C’est le mystère exprimé par l’Eglise de l’unique personne divine du Christ dans la dualité des natures, divine et humaine. Le Seigneur le révèle lui-même à plusieurs reprises dans l’Evangile de Saint Jean : ce qu’il accomplit dans sa vie humaine ne fait qu’exprimer ce qu’il vit depuis toute éternité. Il n’existe pas d’un côté un agir divin et de l’autre un agir humain. Les pensées du Christ, ses choix, ses actions, ses paroles sont toutes l’expression, comme le rayonnement, de sa vie éternelle.

Pour comprendre cette unité d’opération dans le Christ, nous pouvons réfléchir à nos propres opérations humaines : lorsque nous prions et que nous restons un instant fixé sur la lumineuse beauté de la Révélation, c’est notre esprit et lui seul qui peut atteindre cette lumière, mais pourtant, tout notre être est saisi et participe, à sa manière, à cette communion à l’invisible. Notre imagination est en repos, toutes nos forces sont alors dirigées de concert et dans une harmonie reposante vers cette lumière qui nous communique une joie ressentie jusque dans le corps. Tout semble parfaitement simple et unifié et pourtant, toute la complexité de notre nature humaine est engagée dans cet acte. Nous pouvons comprendre pourquoi les plus grands saints n’avaient plus besoin de dormir : leur prière était tellement profonde qu’elle était un véritable repos et en cela, ils anticipaient le repos céleste qui sera l’activité la plus pleine et la plus intense d’une contemplation pleine de louange.

C’est une analogie de ce qui existe dans le Christ : sa vie divine dans sa parfaite simplicité, polarise toute sa nature humaine. Et la multiplicité des actes du Christ exprime, à travers les limites de sa nature créée, son unique amour pour le Père dans l’Esprit Saint. C’est l’un des principaux aspects que l’évangile de Saint Jean nous révèle.

Nous comprenons ainsi pourquoi nous commençons et achevons la messe “au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit”. Nous nous rappelons ainsi la profondeur trinitaire de cet acte liturgique qui, par le Christ, nous fait communier à la vie éternelle de Dieu.

Dans ce sens, le geste de la Croix tracé sur notre poitrine qui accompagne la formule lie d’une manière symbolique le mystère de l’Incarnation (dont la Croix et la Résurrection sont l’accomplissement) à celui de la Sainte Trinité qui en est la source et l’achèvement. Ce geste résume à lui seul les trois mystères centraux de notre foi chrétienne : la Trinité évoquée par la formule, l’Incarnation évoquée par ce signe de la Croix, acte central de l’Incarnation, le Salut évoqué par le fait que c’est nous qui agissons “au nom de la Trinité” et qui traçons le signe de la Rédemption sur nous-même.

De la même manière, dans la prière, nous agissons au nom de la Sainte Trinité, dans le Christ, et nous laissons le Seigneur Jésus nous introduire dans sa relation avec le Père. C’est ce mystère qui faisait dire à Saint Paul : à Saint Paul : “ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi” (Galates). Peu importe que nous le ressentions ou pas, c’est la réalité de la foi et l’anticipation de ce qui nous sera donné de vivre dans la béatitude du ciel.