Vendredi 31 juillet 2015

La source retrouvée

Edito du Lien 80

Au milieu du chaos dans lequel nous sommes plongés, il apparaît des signes d’espoir. Parmi eux, on peut en discerner deux :

  • la qualité, pouvant aller jusqu’à l’excellence, du travail accompli de bas en haut de l’échelle sociale, dans tous les métiers, témoignant de la compétence, du goût du travail bien fait, du sens de la responsabilité et du service, allant jusqu’au don de soi.
  • l’émergence de jeunes hommes et femmes qui retrouvent leurs racines et font circuler une sève nouvelle pour des fleurs et des fruits de vérité, de justice et de paix.

Les Journées paysannes peuvent-elles contribuer à cette émergence dans le milieu agricole ?

Ces quelques mots voudraient nous aider à en voir les difficultés (au moins quelques-unes), mais aussi les signes qui nous pressent. Autrement dit, ne serait-il pas temps de se rappeler, après vingt-cinq ans d’existence, tout ce que les Journées paysannes ont reçu, tout ce qui a formé leur identité et leur finalité ? Quel héritage ont-elles reçu et qu’ont-elles à transmettre dans la suite des générations, depuis que le Créateur a placé l’homme dans le jardin « pour qu’il le cultive et qu’il le garde » (Gn 2, 15b) ?

Ce lien de l’homme à la terre est donc un privilège, un don du Créateur, qui concerne tous les temps jusqu’à la fin du monde. Ce don est pour tous les hommes, mais certains le reçoivent d’une manière très particulière, pour le transmettre, le rappeler aux autres.

On voit souvent, dans les livres de l’Ancien Testament, comment la terre, sa propriété, sa fertilité, ses fruits sont le support de l’amour de Dieu et du prochain. Ce fut l’un des sujets de méditation lors du grand Jubilé de l’an 2000.

On le voit plus encore dans l’Evangile où Jésus nous instruit par les paraboles du Royaume des Cieux tirées de la terre, de la semence, de la vigne, des brebis.

Ces mots sont écrits le jour même où l’Église nous fait lire les versets de St Marc (4, 26-29) : « Et Jésus disait : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui a jeté du grain en terre : qu’il dorme ou qu’il se lève, nuit et jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, puis plein de blé dans l’épi. Et quand le fruit s’y prête, aussitôt il y met la faucille, parce que la moisson est à point. » Ces comparaisons que Jésus a choisies pour révéler aux hommes le Royaume de Dieu ont imprégné les siècles paysans.

Il y avait en France, grâce aux grands évêques des premiers siècles, comme saint Hilaire ou saint Martin, une sorte de symbiose entre la terre, le travail de l’homme et l’Evangile. Des générations en ont vécu beaucoup plus qu’elles n’en ont parlé. Et puis, comme toujours, comme Jésus nous le dit : « Si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? » (Mt 5, 13b).

Il y a eu l’atroce secousse de la guerre de 1914-1918 qui a particulièrement frappé la jeunesse paysanne, secousse suivie, vingt ans après, de la seconde guerre mondiale. Henri Pourrat raconte une veillée de mars 1940 dans une grange d’Auvergne, alors qu’une nouvelle génération de jeunes paysans est partie à la guerre. Un prêtre parle : « Il rappelle l’évangile du bon grain que le maître a semé dans son champ. Mais l’ennemi vint, qui, parmi le froment, sema l’ivraie, et quand le froment eut monté en épis, l’ivraie aussi parut. Les serviteurs s’étonnèrent : » Unde ergo habet zizania ? « D’où vient donc qu’il y ait de l’ivraie ? Pourquoi la zizanie, la guerre, le mal ?  » Veux-tu, nous y allons et nous l’arrachons ! « Non, dit le Seigneur, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous arrachiez le froment. Laissez jusqu’au temps de la moisson : alors l’ivraie sera liée en bottes pour être brûlée, et le froment sera amassé dans mon grenier. Il y a l’ivraie, il y a le mal, il y a la guerre. Ce sont les conditions de ce monde, les épreuves à travers lesquelles travailler à la vie. Il faut en passer par là, prendre patience, continuer le lent, le dur travail ; mais viendra le jour du Seigneur. … » Unde ergo habet zizania ? « Le problème du mal. « Je ne suis pas théologien », dit Dieu. L’Evangile n’apporte pas une explication philosophique… Il ne s’agit pas d’expliquer ce qui est, mais de faire sentir ce qui est à faire…  » Comme l’Evangile est paysan " dira le prêtre de la veillée. C’est vrai. Dans cette grange, cela frappe… Parce que le paysan tient encore à la grande nature des choses ; et il a le sentiment obscur d’être plus près de la vérité du monde en observant la vie du grain de froment qu’en bâtissant un système d’idées logiques. Sa conception de l’univers ne sera pas une construction intellectuelle, mais ce sera une pensée. Une élite paysanne et une élite tout court. »
(Henri Pourrat – Vent de Mars pp.135-136)

Ce fut la merveilleuse ambition de la Jeunesse agricole catholique (JAC) qui voulait retrouver les racines chrétiennes de la paysannerie après les terribles épreuves des deux guerres : refaire un monde paysan chrétien. On se souvient de la soirée du Parc des Princes à Paris où des milliers de paysans s’étaient rassemblés pour affirmer les liens de l’Evangile et de la terre. On se souvient aussi du pèlerinage de la JAC à Rome, à l’occasion de l’année sainte de 1950 proclamée par le pape Pie XII. De cet extraordinaire réveil des campagnes de France sont sorties toutes sortes d’initiatives locales, régionales et nationales dont sont issus les principaux responsables des organisations professionnelles agricoles. Mais à cette époque, il y avait encore plus de 2 millions d’exploitations agricoles en France.

Et en même temps que la JAC, il y a le grand basculement des techniques agricoles. C’est la motorisation de l’agriculture, l’entrée presque brutale des engrais, des produits de traitement, la poussée, imposée par l’Europe naissante, à produire plus, la fin de l’autoconsommation pour une spécialisation productiviste, le remplacement de la main d’œuvre familiale par les machines, l’exode rural et la diminution drastique du nombre d’exploitations.

La JAC n’a pas tenu. Les grands responsables qu’elle a largement contribué à former ont été bousculés par la tempête des changements techniques, économiques, sociaux – et n’ont pas réussi à garder la source de l’Evangile et de la doctrine sociale de l’Eglise.

Et les campagnes se sont vidées, et les campagnes se sont déchristianisées, et les familles paysannes n’ont plus été la source de vocations sacerdotales. Au tournant du millénaire, il n’y a plus en France qu’à peine 500.000 exploitations agricoles. La vie des familles paysannes est complètement transformée. Mais le lien à la terre demeure.

Bien plus, le petit reste découvre que ce lien à la terre est une source de salut, non seulement pour les agriculteurs mais pour la société tout entière. Cette nouvelle passion des agriculteurs d’aujourd’hui pour connaître la terre qu’ils travaillent est pleine de promesses.
La terre n’est pas un support pour la mécanique et pour la chimie ; elle est matrice de la vie. Une poignée de terre arable contient des millions de micro-organismes.
La terre est une créature de Dieu, annonçant un ordre inscrit par le Créateur. La découverte de cet ordre par l’observation et par la science permet à la terre de nourrir tous les hommes et d’apprendre la sagesse.
La terre et le petit reste des familles paysannes ont aujourd’hui une mission prophétique. Mais pour cela, il faut qu’elles fassent émerger des hommes et des femmes qui annoncent les merveilles de la création.

Dans les prochains jours, l’Association rurale catholique internationale, l’ICRA (International Catholic Rural Association en anglais), à laquelle adhèrent les Journées paysannes, réfléchit aux moyens de faire émerger des « leaders » dans le monde agricole. Nous essaierons d’y contribuer pour la France, en continuant à travailler sur ce sujet dans le prochain Lien.