Vendredi 30 décembre 2011

L’arbre dans la lutte contre la sécheresse et les orages

par François de Soos

Observations, explications et conséquences sur la plantation

extraits tirés d’une intervention de François de Soos lors d’une journée de formation de « Sol en vie »

Présentation

François de Soos : Je suis agriculteur dans le Minervois, à Laure-Minervois, depuis 33 ans sur le domaine de Mazy2. Laure-Minervois c’est au nord de Carcassonne au pied de la Montagne Noire, à hauteur de Caunes -Minervois. Il y a Mazamet de l’autre côté. C’est le versant sud de la Montagne Noire. C’est une zone où régnait la monoculture de la vigne. C’est très aride, avec des vents qui balayent la plaine. Il pleut à 10 km à l’ouest de chez nous, il pleut à Narbonne à 50 km plus à l’est mais nous, on voit passer les nuages.

J’ai fait le pas vers l’agriculture biologique dans les années 1988, en plantant une partie de mes prairies qui servaient aux moutons, en amandiers. Au début j’ai commencé à planter des arbres pour lutter contre l’érosion. On avait des orages d’automne très importants. Maintenant ça a un peu changé. Les arbres ont vraiment fait leurs preuves dès le début chez nous. Comme on plantait les arbres dans les champs perpendiculairement à la pente, un bourrelet d’herbe se faisait au milieu des arbres dès les premières années. Les rangées étant à 16 m les unes des autres, on a vu l’eau de ruissellement s’arrêter pour percoler, descendre et s’emmagasiner dans le sol. C’était vraiment très pratique.

En 2010 on a fait une nouvelle expérience sur une parcelle agroforestière, puisqu’on a planté de façon beaucoup plus intensive en doublant les rangs d’arbres -c’est à dire tous les 8 m (le but étant d’avoir sous ce couvert un élevage de poules pondeuses). La plupart sont des arbres fruitiers.

Un participant  : Est-ce que ça pousse sans arrosage ?

François de Soos  : On a fait un bon sous-solage avant de planter. Comme ce n’est pas loin de la maison, j’arrive à arroser avec un flexible, deux fois cet été, arbre par arbre et après on a mis du BRF3, une bonne dose à chaque arbre. Ma technique c’est que j’arrose la première année, la deuxième à la rigueur et après l’arbre soit il s’adapte, soit il meurt. En agroforesterie, les arbres doivent développer très rapidement un système racinaire très important, pivotant si possible, pour pouvoir par eux-mêmes, aux tempêtes.

Racine pivot et racines traçantes

racine pivot cafeier
racine pivot cafeier

Un participant : Le pivot c’est la grosse racine ?

François de Soos  : Oui, comme une carotte, c’est la grosse racine centrale qu’il est très important de préserver, surtout en agriculture sèche.

Un participant  : Tous les arbres à noyaux ont un pivot ?

François de Soos : Tous les arbres en général ont un pivot plus ou moins marqué selon les espèces. Quand le pivot est coupé une fois, il ne peut pas repousser. On sait maintenant scientifiquement que tout à fait au bout du pivot, il y a des hormones qui se dégagent, qui ont même la faculté de perforer la roche, d’aller chercher l’eau et de ramasser les sels minéraux. Dès que vous l’avez coupé c’est fini, cette racine ne peut plus repousser. J’ai constaté que les mûriers avaient des racines traçantes très importantes. On en a le lond d’une allée et dans une des parcelles agroforestières où j’ai fait des trous pour planter des arbres. À 32 m de l’allée, on trouvait encore des racines de mûrier. Je me dis que c’est peut-être parce qu’ils n’ont pas été contrôlés par l’homme.

J’ai aussi l’expérience inverse avec des figuiers que l’on a en agroforesterie depuis une quinzaine d’années. Quand j’étais allé voir des agriculteurs pour savoir comment les conduire, on m’avait dit qu’ils avaient des racines traçantes et qu’il ne fallait surtout pas perturber le sol à plus de 5 cm de profondeur pour ne pas détruire le système racinaire. J’ai planté ces figuiers dans une parcelle agroforestière en faisant des céréales dessous. Tous les ans je passe le chisel4 qui est quand même un instrument violent, au ras des branches. Normalement les racines du figuier peuvent s’étendre à 15 m de chaque côté. Dans ce cas là il s’est adapté et a créé un système pivotant important parce qu’on n’a jamais de problème de maladie sur ces figuiers : ils produisent régulièrement 2 récoltes de figues par an. Donc la nature peut s’adapter.

Arbres et orages

Un effet intéressant que j’ai constaté en plantant des arbres dans les champs est un effet de micro climat important chez nous parce qu’on a vraiment des grosses chaleurs l’été et ça temporise la chaleur au niveau du sol. Après, l’impact des pluies violentes d’automne est très fort : les arbres permettent de le diminuer. Par rapport aux vents qui sont très violents ici, le constat qu’on a fait en système agroforestier, lors des dernières grosses tempêtes, c’est qu’en maintenant le pivot des arbres le plus possible et en n’arrosant pas, ces arbres résistent beaucoup mieux que les arbres forestiers. Chez nous, il y a deux ans, on a eu une tempête de 156 Km/h qui a fichu en l’air 30 hectares de bois de pin alors que les arbres agroforestiers n’ont pas bougé. Il n’y en a pas eu un seul de courbé, même parmi les paulownias qui pourtant ne sont pas d’ici et sont encore jeunes.

Arbres et sécheresse

Sur le stockage de l’eau, j’avais lu un livre il y a au moins 15 ans sur le non labour et la personne disait que les arbres pouvaient avoir un effet de pompe dans le sous-sol. Ça m’avait beaucoup intrigué. Maintenant on a à Montpellier les instituts de recherche les plus importants pour l’agroforesterie au niveau européen, avec un domaine expérimental de 120 hectares en polyculture et en vigne. Christian Dupra, le directeur de l’unité de recherche, a fait faire des expériences depuis un an et demi qui vont dans ce sens là. C’est incroyable, ils ont mis des ceintures micrométriques sur les arbres et se sont rendus compte que les arbres enflent la nuit. Ils ont un effet de pompe la nuit sur l’eau et restituent de l’humidité en surface alors qu’on pourrait croire l’inverse. Ce sont des choses que l’on va réutiliser dans les années à venir je pense. Cela confirme ce que disait cette personne qui n’avait pas assez d’instruments pour mesurer à l’époque.

Conseils sur la plantation

Je peux aussi vous parler de mon expérience dans la plantation des arbres. Pour tout ce qui est arbre à noyaux comme le plaqueminier (l’arbre à kakis), l’amandier, le pêcher de vigne… je fais du semis depuis longtemps déjà au lieu d’acheter des arbres dans les pépinières. Dans les pépinières les arbres sont préparés, arrachés deux fois et laissent 90 % des racines dans le sol. Après ils ne sont plus aptes qu’à faire des racines traçantes au lieu de développer leurs pivots. Or cela a un grand intérêt de les garder, aussi on a essayé de semer par exemple une amande d’amandier ou une graine de plaqueminier.

Un participant : Sur place ?

François de Soos : Non pas sur place parce que sur place on aurait trop de dégâts de prédateurs. Je sème dans des caisses de poissonniers, des caisses blanches. On met les graines dedans et dès que ça lève et qu’on voit les petites feuilles qui sortent et la racine qui s’allonge, je les mets dans un sachet forestier. C’est un sachet en plastique perforé, préparé avec un bon terreau. Dès que le pivot a atteint le bas du sachet on le met en place. Pour les amandiers je fais ça depuis 8 ans maintenant. J’avais d’abord planté des variétés d’amandier et d’arbres venant de pépinières, de variétés créées par l’INRA et j’ai été très déçu. Dès l’âge de 8 ans une maladie s’installait sur les amandiers et en bio il n’y avait pas de parades. J’ai réfléchi à tout ça. J’ai été voir tous les vieux amandiers qui étaient dans le Haut Minervois, ceux qui faisaient des amandes douces, pas amères surtout ! dans des conditions sèches, qui étaient vieux, qui résistaient bien. Je sème ces amandes comme j’ai dit, après je les mets en place et il me faut attendre à peu près sept ans pour que l’arbre fasse sa première floraison. L’amandier c’est quand même un peu long. Certains arbres fruitiers viennent plus vite. Donc sept ans, première floraison, premières amandes. Sur à peu près 150 arbres, il y en a 85 % de doux à la production. Les 15 % restant sont alors greffés (mais le système racinaire est en place). L’amandier se greffe très facilement. L’avantage étant d’avoir tout le système racinaire en place parce qu’on ne le touche pas.

Un participant  : Au bout de 7 ans ce sont de gros arbres ?

François de Soos  : Non, pas trop gros car ils ne sont pas arrosés. Mais ce sont des arbres qui normalement pourront durer un siècle, alors que les amandiers de l’INRA sont faits pour durer 25 ans.

Un participant  : Si on veut planter des fruitiers, il faut les prendre petits pour cette histoire de pivot ?

François de Soos  : Je ne vais pas vous engager à faire des méthodes comme moi à moins que vous ayez du temps. Il faut aussi réinventer le métier de pépiniériste qui est un métier à part. Au début on tâtonne parce que les graines qu’on achète, même dans des banques spéciales, ne germent pas comme ça. Par exemple les graines du sorbier : j’en ai prélevé sur deux arbres que j’ai sur mon domaine pour faire des arbres pour l’année prochaine mais je ne sais pas du tout comment. Il y a des problèmes de levée de dormance5. Il faut les faire stratifier6 l’hiver et ça je ne maîtrise pas trop encore. Donc au début il vaut mieux s’adresser à des pépinières, de gens compétents pour des arbres fruitiers. Il y a des pépiniéristes paysans qui sont très compétents dans la région. Je vous engagerais à aller les voir plutôt que d’acheter dans une jardinerie.

Un participant  : Nous on part du noyau maintenant, les pêchers, abricotiers ; on a planté des noix, des amandes et même des pépins de pommes.

(Question d’un autre participant : ça lève bien ?) Oui ça lève. En règle générale on fait stratifier quand même, c’est-à-dire qu’en octobre ou novembre on met les graines dans du sable humide ou du compost humide dans des bouteilles en plastique avec du terreau au fond pour que ça draine. Ensuite on le met au nord de la maison pour que ça reste à l’ombre, que ça prenne le froid en condition humide suffisamment longtemps. Les noix n’en ont pas besoin. Les besoins sont variables en fonction des espèces ou des variétés. Ce qui n’a pas bien marché : prunes et cerises. Après il faut se renseigner précisément, ou prendre son temps et stratifier deux hivers de suite. (Question d’un autre participant : Comment tu fais dans les bouteilles ?)

François parlait de semer dans des terrines avec du compost et de repiquer la plantule très jeune avant que le pivot ait souffert. Une pratique très proche consiste à prendre des bouteilles d’eau minérale de 1,5 l, enlever le fond, enlever le bouchon, mettre quelques cailloux au fond pour drainer et remplir de terreau. Ensuite, semer, faire stratifier ou germer ses graines dedans, en sachant que la graine a besoin de froid l’hiver au nord ; au printemps, du mur nord on la met au mur est pour qu’elle prenne le soleil. Quand ça germe il faut arroser. Quand le pivot parvient à la zone de cailloux au fond de la bouteille, il se cerne, ça veut dire que le bourgeon s’arrête en gardant la possibilité de redémarrer. Le pivot se cerne et on le replante le plus vite possible. Normalement le pivot redémarre et les racines latérales se cerneront mal sur le plastique mais c’est moins handicapant que le pivot. Il m’est arrivé de reprendre des semis spontanés sur le compost. Notamment avec les pêchers, comme ça on le remet en place sur le site définitif. Nous ce qu’on a fait c’est de mulcher avec du carton, avec des emballages récupérés et une bonne couche de bois broyé. La première saison le carton étouffe le chiendent, les liserons et compagnie, après, la seconde saison, ça commence à pousser : on passe un produit à la main, on élimine la concurrence des mauvaises herbes parce que, trois ans après, l’arbre ne pousse pas ou quasiment pas si le chiendent et l’herbe le combattent alors que si on élimine la concurrence… Le bois broyé, on en met beaucoup. Trois ans après il est composté intégralement, on a une couche de terre noirâtre de 52 cm d’épaisseur.

1. Renseignements sur les formations d’Emmanuel Chemineau : http://ariegeagroecologie.wordpress.com/
2. http://www.domaineagroecomazy.comuf.com/
3. BRF = Bois Raméal Fragmenté = copeaux issus du broyage des rameaux des branches
4. http://fr.wiktionary.org/wiki/chisel : Le déchaumage au chisel est un excellent moyen de réduire le travail du sol lorsqu’il faut cultiver des fourrages et épandre du fumier. Cette méthode laisse des résidus à la surface du sol tout en permettant d’incorporer du fumier.
5. http://fr.wikipedia.org/wiki/Dormance : La dormance est une période de repos des plantes déclenchée par la baisse de la température et par la diminution de la photopériode (durée d’exposition à la lumière du jour), due à des facteurs internes à la plante (par ex. des régulateurs hormonaux). On étend ce terme aux états d’hibernation et d’estivation de certains animaux. Elle se manifeste par un quasi-arrêt ou ralentissement des phénomènes vitaux et s’accompagne d’une plus grande résistance aux conditions ambiantes. Article sur la dormance et la stratification des semences : http://www.greffer.net/?p=194
6. http://www.dictionnaire-de-botanique.com/botanique_Stratification-766.htm : Méthode appliquée aux graines qui par une exposition au froid pendant un certain temps permet leur bonne germination.