Billet spirituel - Décembre 2020

Lundi 21 décembre 2020

L’âne et le bœuf

 Le premier biographe de saint François d’Assise, Thomas de Celano, relate ce qui suit dans sa seconde biographie. Avec une joie indescriptible, saint François célébrait Noël plus que toute autre fête. Il disait que c’était la fête des fêtes, car ce jour-là, Dieu s’était fait petit enfant et avait tété comme tous les enfants des Hommes. François embrassait – avec quelle tendresse et vénération ! – les images représentant Jésus enfant et, plein de compassion, marmonnait comme les enfants, des paroles de tendresse. « Le nom de Jésus était sur ses lèvres doux comme le miel ».

Sa visite en Terre Sainte et à la crèche de Sainte-Marie-Majeure de Rome ont pu l’amener à la célèbre fête de Noël à Greccio, qui relevait du même état d’esprit. Ce qui le motiva, ce fut l’aspiration à l’intimité, la réalité, le désir de vivre pleinement Bethléem, pour vivre directement la joie de la naissance de l’enfant Jésus et la partager avec tous ses enfants.

(…) La fête de la Résurrection dirige notre regard sur la puissance de Dieu qui a vaincu la mort et nous apprend à espérer un monde nouveau. Désormais l’Amour sans défense de Dieu, son humilité et sa bonté se sont rendus visibles, elles s’exposent à nous au cœur de ce monde et veut nous y enseigner une nouvelle manière de vivre et d’aimer.

(…) Revenons au Noël de 1223. Le terrain à Greccio avait été mis à la disposition du Pauvre d’Assise par un noble nommé Jean dont Celano relate qu’il n’accordait aucune importance « à la noblesse de sang et souhaitait bien plus atteindre celle de l’âme malgré sa haute extraction et sa position importante ». C’est pourquoi François l’avait aimé.

Selon Celano, ce Jean avait bénéficié de la grâce d’une vision merveilleuse cette nuit-là. Il vit sur la mangeoire un petit enfant couché, immobile, tiré de son sommeil à l’approche de saint François. Et l’auteur d’ajouter : « Cette vision correspondait vraiment à ce qui se produisit, car l’Enfant Jésus était alors effectivement tombé dans le sommeil de l’oubli dans de nombreux cœurs. Son serviteur François en ranima le souvenir et l’imprima de façon indestructible à la mémoire ».

Ce tableau décrit très précisément la nouvelle dimension que François, avec sa foi qui touche le cœur et la sensibilité, offrit à la fête chrétienne de Noël : la découverte de la révélation de Dieu (qui se trouve précisément là où est l’Enfant Jésus). C’est ainsi, justement, que Dieu est vraiment devenu « Emmanuel », Dieu avec nous, dont ne nous sépare aucune barrière de souveraineté ni de distance. Il s’est fait si proche de nous sous les traits d’un enfant que nous avons l’audace de la tutoyer pouvons lui dire « tu » en nous adressant directement au cœur de l’enfant.

L’Enfant Jésus, l’Amour désarmé de Dieu est manifesté : Dieu vient à nous désarmé parce qu’il ne veut pas conquérir de l’extérieur mais gagner les cœurs et les transformer de l’intérieur. S’il est quelque chose qui puisse vaincre l’Homme, sa superbe, sa violence, son avidité, c’est bien la vulnérabilité de l’enfant. Dieu s’en est revêtu pour nous gagner à Lui et nous conduire à nous-mêmes.

(…) Celui qui n’a pas compris le mystère de Noël n’a pas compris l’essentiel de la vie chrétienne. Qui ne l’a pas accueilli ne peut entrer au Royaume des Cieux. Voilà ce que François voulut rappeler d’une manière nouvelle aux chrétiens de son temps et de toutes les générations à venir. 

La Nuit Sainte, l’âne et le bœuf se trouvaient dans la caverne de Greccio, selon les indications de saint François. Il avait dit au noble Jean : « Je voudrais raviver le souvenir de l’Enfant dans toute sa réalité, comment il est né à Bethléem et quelles peines il dut endurer dans son enfance. J’aimerais voir de mes yeux de chair ce que cela signifiait d’être couché dans une crèche et de dormir sur la paille, entre un bœuf et un âne ».

Depuis lors, le bœuf et l’âne font partie intégrante de la crèche. Mais d’où viennent-ils, à vrai dire ? Les récits de Noël du Nouveau Testament n’en parlent pas. Si nous approfondissons, nous sommes confrontés à un état de fait qui est tout aussi important dans la liturgie que dans la tradition populaire pour toute la tradition de Noël, voire pour la piété de l’Église à Noël et à Pâques.

Le bœuf et l’âne ne sont pas de simples produits d’une pieuse imagination ; s’ils sont devenus les compagnons de l’événement de Noël grâce à la foi de l’Église en l’unité de l’Ancien et du Nouveau Testament. En Isaïe 1,3, il est dit : « Un bœuf connaît son propriétaire et un âne la mangeoire chez son maître ; Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas. »

Les Pères de l’Église virent dans ces paroles un discours prophétique qui préfigure le Nouveau Peuple de Dieu, L’Église des Juifs et des païens. Devant Dieu, tous les hommes, Juifs et païens, bœuf et âne, étaient sans raison ni discernement, mais l’Enfant dans la crèche leur a ouvert les yeux, de sorte qu’ils reconnaissent désormais la voix de leur maître.

Dans les représentations de Noël au Moyen-Age, il est frappant de voir que les deux animaux ont presque visage humain, qu’ils se tiennent et s’inclinent, avertis et pleins de vénération, devant le mystère de l’Enfant.

(…) Qui est le bœuf et l’âne aujourd’hui, qui est « mon peuple », qui ne comprend pas ? A quoi reconnaît-on le bœuf et l’âne, à quoi reconnaît-on « mon peuple » ? Pourquoi en est-il ainsi, que la déraison reconnaît et la raison est aveugle ?

(…) Ainsi, en cette nuit, le bœuf et l’âne nous regardent, dubitatifs ; mon peuple ne comprend pas, saisis-tu la voix de ton maître ? Lorsque nous plaçons les personnages familiers dans la crèche, nous devrions demander à Dieu de donner à notre cœur cette simplicité qui découvre le Seigneur en l’Enfant – comme saint François à Greccio. Alors il pourrait nous arriver ce que Celano – reprenant les mots de saint Luc à propos des bergers de la première Nuit Sainte (Luc 2,20) – raconte des participants à la messe de minuit à Greccio : chacun rentra chez lui empli de Joie.

Cardinal Joseph Ratzinger La Grâce de Noël, méditations.

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