Dimanche 23 novembre 2008

Vie monastique et culture

La leçon du Collège des Bernardins

Au Cœur de la Cité, à l’ombre de Notre Dame, le Pape Benoît XVI s’est adressé, à Paris le 12 septembre, au monde de la culture. Ce discours a été prononcé dans la grande salle du Collège des Bernardins, dont la rénovation avait été décidée par le Cardinal Jean-Marie Lustiger il y a quelques années.

L’architecture de cette salle, dévoilée par les photos, est belle ; d’elle-même elle porte à la contemplation et à la prière.

Benoît XVI lui-même, au début de son discours, la nomme « emblématique » et rappelle qu’elle fut construite et habitée par des moines, disciples de Saint Bernard de Clairvaux.

Peut-être est-on étonné de l’édification d’un monastère cistercien au cœur de Paris ? Mais sans doute a-t-on quelques difficultés à imaginer la capitale au Moyen-Age ? Ce qui est sûr, c’est que les prés et les champs n’étaient pas loin.

Aujourd’hui, les moines n’y vivent plus, mais l’intuition du Cardinal a été de restaurer les Bernardins pour en faire un lieu de rencontres culturelles. L’inauguration du collège des Bernardins par Benoît XVI donne son sens universel. Tous les invités s’interrogeaient sur ce qu’allait dire le Pape, en s’adressant au début du XXIe siècle au monde de la culture.

Or voilà que le collège des Bernardins n’est pas seulement le lieu choisi de la rencontre, il est surtout le socle (oserait-on écrire la pierre d’angle ?) d’une leçon d’histoire pour le temps présent. Ce lieu des Bernardins est lié à la culture monastique.

« Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à L’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. »

Ce sont les derniers mots du discours de Benoît XVI au monde de la culture à Paris.

En quoi cela concerne-t-il le monde paysan ?

Il peut paraître prétentieux de s’y attacher. Et cependant, le caractère universel de l’enseignement du Pape permet à chacun d’y reconnaître les fondements propres de sa vocation.

Les Journées Paysannes ont reçu dès leur fondation des signes qui marquent leur identité. Parmi eux, il convient ici de citer la recherche des liens entre la vie paysanne et la vie monastique, et la prière du lundi en tant que contemplation et participation à l’œuvre de la Création.

Or, tout le discours des Bernardins est le rappel de ce qu’apporte la vie monastique à la culture.

« Les monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où… se forma petit à petit une culture nouvelle… La volonté des moines n’était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé… Leur objectif était de chercher Dieu « Quaerere Deum » »

S’en suit un long développement sur la voie de cette recherche de Dieu. «  Cette voie était la Parole de Dieu qui, dans les livres des Saintes Ecritures, était offerte aux hommes. La recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole. »

Les moyens sont la bibliothèque et le chant liturgique. St Benoît appelle le monastère une « école du service du Seigneur ».

« L’école et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et « l’érudition », sur la base de laquelle l’homme apprend à percevoir au milieu des paroles, la Parole… La Parole qui ouvre le chemin de la recherche de Dieu et qui est elle-même ce chemin, est une Parole qui donne naissance à une communauté »…

« Et pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la musique est nécessaire… Pour St Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la parole du Psaume 138, 1 "En présence des anges, je veux te chanter, Seigneur"« Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la cour céleste… : prier et chanter pour s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos… »

« De cette exigence capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés, est née la grande musique occidentale. Ce n’était pas là l’œuvre d’une créativité personnelle… Il s’agissait plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du cœur » les lois constitutives de l’harmonie musicale de la Création, les formes essentielles de la musique émise par le Créateur dans le monde et en l’homme… »

A côté de l’orientation de la vie des moines sur la Parole, vers l’oraison, vers l’"ora", la deuxième composante des monachismes est désignée par le terme « labora ». Le travail manuel est un élément constitutif de la règle de Saint Benoît.

« Dieu Lui-même est le Créateur du monde, et la création n’est pas encore achevée. Dieu travaille ! C’est ainsi que le travail des hommes devait apparaître comme une expression particulière de leur ressemblance avec Dieu qui rend l’homme participant à l’œuvre créatrice de Dieu dans le monde. Sans cette culture du travail qui, avec la culture de la Parole, constitue le monachisme, le développement de l’Europe, son ethos et sa conception du monde, sont impensables…

Là où l’homme s’élève lui-même au rang de créateur déiforme, la transformation du monde peut facilement aboutir à sa destruction… »`

Dans ce merveilleux développement de « ora et labora » de la vie monastique, nous découvrons aussi comment la vie paysanne est appelée à y participer pour tendre à une vie heureuse et accomplir sa mission auprès de tous les hommes. La culture de la terre, « le labeur » paysan est soutenu par la prière et par la contemplation de la Création. Il est porté par la pière et le chant des moines, souvent installés dans les campagnes. Cette vie contemplative des moines pourra d’autant plus annoncer la Parole aux familles paysannes, aux paroisses rurales et au monde entier, qu’elle s’associera aussi, entre le chant des heures, au travail de la terre. La vocation des paysans est centrée sur le « labora » soutenu par « l’ora ». La vocation des moines est l’"ora" imprégnant le « labora ».

La vocation du paysan est la culture de la tere qui nourrit tous les hommes et développe la culture de l’esprit. La vocation du moine est la culture de l’intelligence et de l’esprit qui par sa prière transfigure déjà la terre par les humbles travaux de la terre.

Le paysan écoute et observe l’harmonie du cosmos ; le moine par le chant des psaumes, celui du Gloria et du Sanctus de la Messe, participe déjà et annonce la liturgie céleste en présence des Anges.

Peut-on dire que le paysan, lui dont la société a toujours tant de mal à reconnaître la grandeur, toute faite d’humanité - est aujourd’hui, avec le moine appelé à participer à l’annonce chrétienne ?

Nous reprendrons pour cela Benoît XVI dans la dernière partie de son discours au Collège des Bernardins :

« La nouveauté de l’annonce chrétienne, c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il (Dieu) s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne ne réside pas dans une pensée, mais dans un fait : Dieu s’est révélé.

Ce n’est pas un fait nu, mais un fait qui, lui-même, est « Logos » - présence de la Raison éternelle dans notre chair. « Verbum caro factum est » (Jean 1, 14).

Il en est vraiment ainsi en réalité, à présent. Il est là, Il est présent au milieu de nous… »

« Mais il faut l’humilité de l’homme pour répondre à l’humilité de Dieu. »