Vendredi 28 août 2009

Le développement intégral

Editorial du n° 56 du LIEN

Au jour où ces lignes sont écrites (4 juillet), l’Eglise attend la troisième encyclique de Benoît XVI. Le Pape a annoncé lui-même sa publication toute prochaine au cours de l’Angelus du 29 juin, fête de Saint Pierre et Saint Paul. « Caritas in veritate », tel sera le titre de la nouvelle lettre du Saint Père qui va s’inscrire dans le prolongement de l’enseignement social de l’Eglise.

« Je souhaite, a dit Benoît XVI, approfondir certains aspects du développement intégral de notre époque, à la lumière de la charité dans la vérité . »

Cette expression du « développement intégral » retient notre attention. D’abord pour la situer dans le temps, au sens large où le Seigneur dans l’Evangile nous invite à être attentif aux signes des temps.

Le passage du printemps à l’été 2009 présente un paysage où se mêlent, s’éclairent les unes les autres à la fois, les beautés de la saison, de la liturgie et des commémorations. Le Pape lui-même, le 14 juin, jour de la Fête Dieu, sur la Place Saint Pierre, s’exprimait ainsi :

« le Corpus Domini, est un jour qui possède une dimension universelle, le ciel et la terre. Il évoque avant tout - au moins dans notre hémisphère - cette saison si belle et parfumée où le printemps se transforme en été, où le soleil brille fort dans le ciel et où dans les champs mûrit le blé. Les fêtes de l’Eglise, comme les fêtes juives, sont liées au rythme du soleil, des semences et de la moisson. Cela ressort en particulier de la solennité d’aujourd’hui, au centre de laquelle se trouve le signe du pain, fruit de la terre et du ciel. C’est pourquoi le pain eucharistique est le signe visible de Celui en qui ciel et terre, Dieu et homme, sont devenus un. Et cela montre que le rapport avec les saisons n’est pas quelque chose de purement extérieur pour l’année liturgique. »

C’est aussi la saison où les jours sont les plus longs. Les feux de la Saint Jean d’été, marquent dans les villages l’explosion de la végétation et de la joie. La plante a pris possession de la terre et l’homme danse de joie en pensant aux moissons et aux vendanges. Et Saint Jean Baptiste, désignant l’Agneau de Dieu, se réjouit de diminuer comme la longueur du jour, pour laisser croître le Sauveur qui vient.

« Il faut qu’Il croisse et que moi je diminue » Et aussi :

« Seigneur, Tu as mis en mon cœur plus de joie qu’aux jours où leur froment, leur vin nouveau débordent » (Ps.4,8)

Le 29 juin aussi, le Pape a clôturé l’année Saint Paul.

Les Journées Paysannes se remémorent, à cette occasion, leur réunion à Saint Paul Hors Les Murs le 13 novembre de l’année du Grand Jubilé de l’an 2000, où Mgr Barbarin, alors évêque de Moulins, s’appuyant sur l’enseignement de St Paul : « Vous êtes le champ de Dieu » (I Cor. 3,9) nous avait pressé de cultiver en vérité et en profondeur le champ de notre existence « Caritas Christi urget nos », dit encore St Paul.

« Ce champ, Dieu l’a ensemencé, il l’a labouré, il y a déversé ses dons. Il vous indique votre travail spirituel, qui consiste à cultiver non seulement les champs mais aussi notre cœur. » (1)

On relira aussi avec profit pour la clôture de l’année St Paul, le chapître 8 de l’épitre aux Romains (Rom. 8,14-23) sur les « Gémissements de la Création » - étudiés et commentés par le Père Emmanuel dans le Lien n°55 du printemps 2009 p.10 à 20.

Enfin, quelques jours avant la fête des Saints Pierre et Paul, Benoît XVI écrit une lettre à tous les prêtres du monde entier :

« En la prochaine solennité du Sacré Cœur de Jésus, vendredi 19 juin 2009 - journée traditionnellement consacrée à la prière pour la sanctification des prêtres - j’ai pensé ouvrir officiellement une « Année Sacerdotale » à l’occasion du 150e anniversaire du « dies natalis » de Jean-Marie Vianney, le saint patron de tous les curés du monde. »

Dans sa lettre, le Pape cite souvent le Curé d’Ars :

« Un bon pasteur, un pasteur selon le Cœur de Dieu, c’est là le plus grand trésor que le bon Dieu puisse accorder à une paroisse… Oh ! que le prêtre est quelque chose de grand ! S’il se comprenait, il mourrait… Dieu lui obéit : il dit deux mots et Notre Seigneur descend du ciel à sa voix et se renferme dans une petite hostie… Après Dieu, le prêtre, c’est tout… le prêtre ne se comprendra bien que dans le ciel… Laissez une paroisse vingt ans sans prêtre, on y adorera des bêtes… »

Jean-Marie Vianney était arrivé à Ars, petit village de 230 habitants, dans lequel « Il n’y avait pas beaucoup d’amour de Dieu… Vous l’y mettrez, lui avait dit l’évêque. » (2)

En publiant dans les jours qui viennent « Caritas in veritate », Benoît XVI a le même désir : mettre l’amour de Dieu dans le développement intégral de notre époque. Les signes que nous avons évoqués dans les lignes précédentes sont un écrin porteur d’espérance. Nous pensons à nos villages : il y en a tant où il n’y a plus beaucoup d’amour de Dieu, parce qu’il n’y a plus de prêtre.

Dès les origines des Journées Paysannes, la brochure « la question paysanne à la veille de l’an 2000 », avait osé faire le rapprochement entre la désertification des campagnes, la crise paysanne et la diminution des vocations sacerdotales. Très vite, nous nous sommes placés à l’ombre des monastères et spécialement de ceux issus de St Benoît. Mais pourtant, beaucoup de ces monastères ont été contraints d’abandonner leurs fermes. Ce fut pour nous un signe douloureux.

Cependant, les liens entre les moines et les familles paysannes se sont poursuivis et approfondis. Vingt ans ont passé. La crise énergétique, alimentaire, économique et financière liée à la découverte de l’écologie a presque soudainement rappelé l’importance du lien de l’homme à la terre.

* Parmi d’autres, trois témoignages monastiques sont venus frapper à la porte de notre cœur. Celui de Dom John Kurichianil, Père Abbé d’un monastère bénédictin situé dans l’état de Kerala en Inde. Il parle de l’agriculture comme d’un charisme pour la vie contemplative des moines (cf. Lien n°54 - Hiver 2008 p.3 à 5).

* Le Père Abbé du Baroux, Dom Louis Marie, dans sa lettre aux amis du Monastère, datée du 19 juin, donne trois raisons au travail manuel et plus particulièrement au travail agricole. La première est de participer à la création de Dieu. la seconde est le développement humain : le travail de la terre apprend à retourner au réel, à être confronté à la force de la réalité. « Le travailleur apprend la responsabilité : il sait que la nature a ses rythmes, ses lois et qu’elle ne pardonne pas. Si Dieu donne tout, il ne fait pas tout. »

* La troisième raison est la pénitence. « Tu travailleras à la sueur de ton front ». « Que de grâces obtenues dans les champs par un cœur pur associé à la sueur du front… ! Sainte Thérèse disait à l’une de ses novices un peu lente, qu’une mère de famille nombreuse n’avait pas de temps à perdre. La famille d’un religieux, c’est toute l’humanité ».

Enfin le Père Abbé de l’Abbaye de Gaussan transférée à Donezan dans les montagnes de l’Ariège nous décrit la patience et le courage nécessaires pour la construction et l’implantation de la nouvelle abbaye. Comme un bon paysan qui s’installe sur sa terre, il a hâte de voir les premières moissons. Mais Dieu veut purifier ce désir et « faire comprendre aux simples exécutants que ce n’est pas leur problème ; que s’ils ont fait confiance pour partir, comme Abraham, il faut aussi qu’ils fassent confiance pour l’aboutissement ». Il nous semble, à travers ces lignes, trouver tout le sens du paysan qui sème et même les fondements du centre des Journées Paysannes.

Nous allons découvrir dans quelques jours le texte de Benoît XVI. Nous attendons avec impatience qu’il nous enseigne sur « le développement intégral ».

En effet, lorsque le Pape Paul VI avait donné au monde et à l’Eglise, il y a plus de 40 ans son encyclique « Populorum progressio », il écrivait ces mots surprenants : « Le développement est le nouveau nom de la Paix. »

On pouvait s’interroger en constatant si souvent combien le développement économique des nations s’était accompagné d’une perte de la foi.

On attend alors avec un désir ardent que Benoît XVI nous parle du développement intégral. Pour les familles paysannes, cette attente est celle où la science agronomique, le lien social fondé sur l’aliment tiré de la terre, la vie de famille, la vie paroissiale, seront imprégnés de l’Evangile et du service du bien commun.

Cultivons avec confiance ces liens entre vie monastique et vie paysanne, comme pouvant faire jaillir des campagnes ces foyers d’amour, de lumière et de charité - et ces nombreuses vocations sacerdotales qui feront revivre nos paroisses.

(1) Extrait du recueil des enseignements reçus au cours du Jubilé Agricole p.23. Au cours de son enseignement à Saint Paul Hors les Murs, Mgr Barbarin avait tracé pour les paysans français, les trois dimensions du Jubilé : dimension spirituelle, dimension doctrinale, dimension missionnaire. On peut demander ce recueil au secrétariat des Journées Paysannes.

(2) Lettre de Benoît XVI pour l’indiction d’une année sacerdotale à l’occasion du 150e anniversaire de la mort du Saint Curé d’Ars. O.R n°25 du mardi 23 juin 2009 p. 4, 5 & 6