Vendredi 31 juillet 2015

Le billet spirituel - été 2015

un moine de Triors

Jn 4,35. « Ne dites-vous pas vous-mêmes : Encore quatre mois, et ce sera la moisson ? Moi, je vous dis : Levez les yeux, et voyez les champs qui déjà blanchissent pour la moisson. »

En cette période de canicule et de moissons qui achèvent d’être rentrées, il est bon de revenir à cette parole du Seigneur.
Nous nous souvenons du contexte, il fait chaud, le Seigneur a bien marché et après avoir envoyé ses disciples au ravitaillement, il s’assoie fatigué auprès du puits de Jacob et une femme vient puiser de l’eau. Nous connaissons bien la suite et nous savons que la moisson qui blanchit est celle des âmes que le divin moissonneur est venu ramasser.
Et pour continuer sa comparaison le Seigneur parle du salaire normal de celui qui a bien travaillé : « 4,36 Le moissonneur reçoit son salaire et recueille du fruit pour la vie éternelle, afin que le semeur et le moissonneur se réjouissent ensemble. Alors, il y a deux enseignements, et même trois : le moissonneur reçoit son salaire, c’est-à dire celui qui est fixé dans son contrat de travail, mais en plus, ce qui montre qu’il est directement intéressé au rendement de son entreprise, il participe au fruit qu’il recueille pour la vie éternelle ; deux choses donc : le salaire, ce qui est convenu, car tout travailleur a droit en justice à son salaire ; et puis le fruit, c’est à dire la jouissance liée à son travail, mais qui dépasse complètement sa prestation puisqu’il s’agit d’un « bien-être » qui traverse la vie présente où il a transpiré et qui se poursuit en vie éternelle ; et de façon concomitante, le troisième enseignement est celui-ci : nous formons une famille, le semeur est le Père de famille qui a eu son projet familial et qui l’a patiemment mis en œuvre, il a vu son enfant, qui est de sa semence, grandir dans cette belle terre qu’il a épousée et voilà que cet enfant est arrivé à maturité et au terme de l’opération c’est -à dire à la moisson, il y a la joie, joie commune au semeur et au moissonneur, c’est à dire joie commune à celui qui a lancé l’opération et à celui qui l’achève, joie dès ce monde et ouverture de cette joie dans l’éternité, joie partagée. Mais est-ce un pieux rêve que cette joie partagée ?

Non bien sûr !
Ailleurs le Seigneur nous prévient que nous allons vers la joie : « entre dans la joie de ton Maître » (Matt. 25, 21). Il dit cela au serviteur qui a bien travaillé. Mais qu’a-t-il fait ce serviteur pour mériter d’être qualifié bon alors que nous savons que Dieu seul est bon « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul » dit le Seigneur au jeune homme riche (Lc 18, 19) ?

Ce serviteur n’a rien fait d’extraordinaire, mais sa bonté qui le fait participer à la bonté même de Dieu (de quoi donner le vertige quand on en prend conscience), sa bonté est simplement liée à sa fidélité : fidélité ordinaire, fidélité quotidienne, persévérante et « bonhomme » : la fidélité dans ce contexte signifie que je décide de durer dans la tâche que j’ai ou non choisie, mais qui se présente à moi chaque jour peut-être avec les mêmes enthousiasmes, les mêmes dégoûts, ou plus souvent la même indifférence, peu importe, elle est présente ; eh bien, puisqu’elle m’attend fidèlement, moi aussi je veux être fidèle à ce rendez-vous. Je n’ai à offrir au Seigneur que ces petits bouts de ficelle de fidélités répétitives : noués patiemment entre eux, ils forment une longue fidélité. Alors je commence à réaliser que malgré mes inconstances et mes instabilités naturelles, puisque je suis naturellement volage, curieux de tout et de rien, ou, comme le dit avec plus de force et d’assurance encore saint Louis Marie Grignon de Montfort : « Nous sommes naturellement plus orgueilleux que des paons, plus attachés à la terre que des crapauds, plus vilains que des boucs, plus envieux que des serpents, plus gourmands que des cochons, plus colères que des tigres et plus paresseux que des tortues, plus faibles que des roseaux, et plus inconstants que des girouettes » (T.V.D. n°79), je suis en train de fabriquer quelque chose qui me dépasse totalement, j’ai fabriqué de la durée, quelque chose qui ressemble à un autre attribut divin, l’éternité : ma petite fidélité résolue et appliquée devient apte à participer à la vie éternelle, elle peut sortir du temps et entrer dans l’éternité.

Comprenons bien que cette aptitude, cette ouverture possible à la vie éternelle ne peut en venir au fait que par un appel du Seigneur : « Alors oui entre dans la joie de ton maître car tu as été fidèle en de petites choses. »