Jeudi 18 février 2010

La place de l’arbre au temps de l’accomplissement

par le Père Samson

Journées Régionales d’Auvergne, le 20 sept 2009.

Après avoir dû passer sous silence bien des passages de l’Ancien Testament dans lesquels l’arbre tient une place centrale, venons-en aux temps évangéliques, qui voient se réaliser les préparations des siècles d’attente de l’histoire du salut. Il est frappant de voir combien le message évangélique utilise des exemples courants, qui se retrouvent dans toute sagesse humaine, pour en tirer, en une pédagogie vraiment divine, les leçons les plus hautes.

Dès le début de la prédication de saint Jean-Baptiste, on trouve l’image de l’arbre qui va être jugé à son fruit : Jean disait aux foules qui s’en venaient se faire baptiser par lui : « Engeance de vipères, qui vous a suggéré d’échapper à la Colère prochaine ? […] Déjà même la cognée se trouve à la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. »

Les très riches heures du Duc de Berry. Février (détail)Notre-Seigneur complètera lui-même cette image, afin de montrer que ce sont nos actions — bonnes ou mauvaises — qui manifestent ce que nous sommes au fond de nous-mêmes :

« Il n’y a pas de bon arbre qui produise un fruit gâté, ni inversement d’arbre gâté qui produise un bon fruit. Chaque arbre en effet se reconnaît à son propre fruit ; on ne cueille pas de figues sur des épines, on ne vendange pas non plus de raisin sur des ronces. L’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire ce qui est bon, et celui qui est mauvais, de son mauvais fond, tire ce qui est mauvais ; car c’est du trop-plein du cœur que parle sa bouche. »

Chez saint Luc, cette image est associée à la parabole de la paille et de la poutre : Jésus, qui avait exercé durant de longues années le métier de charpentier, avait bien souvent transporté des poutres dans les petites rues encombrées de Nazareth et des environs — apprentissage pour le transport de la croix dans les rues de Jérusalem — :

« Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! Comment peux-tu dire à ton frère : « Frère, laisse-moi ôter la paille qui est dans ton œil », toi qui ne vois pas la poutre qui est dans ton œil ? Hypocrite, ôte d’abord la poutre de ton œil ; et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère. »

Cela pour nous enseigner qu’il nous faut faire porter l’effort de la conversion sur nous-mêmes, avant de vouloir faire la leçon aux autres. C’est pourquoi Dieu, par sa grâce, et donc Jésus lui-même, s’efforce de nous faire porter les fruits des bonnes œuvres — la foi qui œuvre par la charité —, qui nous obtiendront le salut éternel.

Jésus disait encore la parabole que voici : « Un homme avait un figuier planté dans sa vigne. Il vint y chercher des fruits et n’en trouva pas. Il dit alors au vigneron : « Voilà trois ans que je viens chercher des fruits sur ce figuier, et je n’en trouve pas. Coupe-le ; pourquoi donc encombre-t-il la terre pour rien ? » L’autre lui répondit : « Maître, laisse-le cette année encore, le temps que je creuse tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il des fruits à l’avenir… Sinon tu le couperas.” »

Parabole qui nous enseigne que la patience du bon jardinier, ou du bon sylviculteur, est une image de la patience avec laquelle Dieu attend notre propre conversion.

Mais gare à ceux qui demeurent stériles en bonnes œuvres !

Figuier Le lendemain, comme ils étaient sortis de Béthanie, Jésus eut faim. Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque fruit, mais s’en étant approché, il ne trouva rien que des feuilles : car ce n’était pas la saison des figues. S’adressant au figuier, il lui dit : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » Et ses disciples l’entendaient. […] Le soir venu, il s’en allait hors de la ville. Passant au matin, ils virent le figuier desséché jusqu’aux racines. Et Pierre, se ressouvenant, lui dit : « Rabbi, regarde : le figuier que tu as maudit est desséché. »

Voici comment saint Bède le Vénérable, au début du VIIIe siècle, commente ce passage :

« Les actions du Sauveur sont des paraboles, comme ses discours. Ainsi la faim semble le presser de chercher sur un figuier des figues, dont la saison, il le savait bien, n’était pas encore venue ; et cependant il le frappe d’une stérilité perpétuelle, pour montrer que le peuple juif ne pouvait être sauvé par des feuilles sans fruit, c’est-à-dire, par les paroles de justice qui étaient sur ses lèvres, sans être accompagnées des bonnes œuvres, mais qu’il serait arraché et jeté au feu. Notre-Seigneur donc, pressé par la faim, c’est-à-dire plein du désir de sauver le genre humain, voit un figuier, c’est-à-dire le peuple juif, couvert de feuilles, c’est-à-dire des oracles de la loi et des prophètes ; il cherche à lui faire produire le fruit des bonnes œuvres par ses enseignements, ses reproches, ses miracles ; et ne trouvant pas ce fruit, il condamne le figuier. Toi aussi, si tu ne veux pas être condamné par le Christ au jour du Jugement, garde-toi d’être un arbre stérile, mais empresse-toi d’offrir, au Christ pauvre, le fruit de piété dont il a besoin. »

En complément de cette parabole en acte, Jésus donne aux disciples une leçon sur la foi :

Les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi. » Le Seigneur dit : « Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous auriez dit au mûrier que voilà : « Déracine-toi et va te planter dans la mer », et il vous aurait obéi ! »

Comparaison évocatrice, lorsqu’on sait que le mûrier peut atteindre vingt mètres de haut, alors que la graine de sénevé est la plus petite de toutes les graines !

Jésus avait déjà évoqué en parabole cette graine de sénevé — c’est la moutarde —, pour décrire la croissance de l’Église dans le monde : «  Le Royaume des Cieux est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ. C’est bien la plus petite de toutes les graines, mais, quand il a poussé, c’est la plus grande des plantes potagères, qui devient même un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches. »

À mesure qu’approche la Passion, la prédication de Jésus devient plus pathétique ; elle culmine dans l’annonce de la ruine de Jérusalem et de la fin des temps. Nous y retrouvons l’image du figuier :

Jésus leur dit une parabole : « Voyez le figuier et les autres arbres. Dès qu’ils bourgeonnent, vous comprenez de vous-mêmes, en les regardant, que désormais l’été est proche. Ainsi vous, lorsque vous verrez cela arriver, comprenez que le Royaume de Dieu est proche.

Passage que le pape saint Grégoire le Grand, à la fin du VIe siècle, commente ainsi :

« C’est comme si Jésus disait clairement : “Si l’on connaît la proximité de l’été par les fruits des arbres, on peut de même reconnaître par la ruine de ce monde que le Royaume de Dieu est proche.” Ces paroles nous montrent bien que le fruit de ce monde, c’est sa ruine : il ne grandit que pour tomber ; il ne bourgeonne que pour faire périr par des calamités tout ce qui aura bourgeonné en lui. D’autre part, c’est avec raison que le Royaume de Dieu est comparé à l’été, car alors les nuages de notre tristesse passeront, et les jours de la vie brilleront de la clarté du Soleil éternel. »

Nous savons tous, pour le reproduire chaque année, comment Jésus fit son entrée triomphale à Jérusalem sous des jonchées de rameaux :

Les disciples amenèrent l’ânesse et l’ânon. Puis ils disposèrent sur eux leurs manteaux et Jésus s’assit dessus. Alors les gens, en très nombreuse foule, étendirent leurs manteaux sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient le chemin. Les foules qui marchaient devant lui et celles qui suivaient criaient : « Hosanna au fils de David ! »

Originellement, les « rameaux » étaient faits de feuilles de palmier ; les Pères ont remarqué que le palmier, contrairement aux autres arbres, est frêle à la base, et porte feuilles et fruits tout à fait à sa cime : il est ainsi pour eux une figure de l’homme spirituel, tourné vers les réalités célestes.

Mais le triomphe des Rameaux est bien proche de l’agonie à Gethsémani… partis du Cénacle, Jésus et les disciples parviennent sur le mont des Oliviers, à un domaine — saint Jean dit un jardin — du nom de Gethsémani. Et Jésus se met en prière : nous connaissons le récit de cette terrible agonie. Et, nous dit saint Marc, survient Judas, l’un des Douze, et avec lui une bande armée de glaives et de bâtons, venant de la part des grands prêtres, des scribes et des anciens. Nous savons la suite tragique.

Ce jardin, c’est l’antithèse du jardin d’Éden : c’est le lieu où commence la nouvelle création, inaugurée par la Passion de Jésus. En effet, au lieu d’Adam, qui se laisse attirer par l’orgueil d’« être comme un dieu », il y a ici Jésus, qui s’abaisse volontairement dans l’acceptation du calice de la Passion. Les bâtons de ceux qui viennent arrêter Jésus rappellent le bois de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, et annoncent le bois de la croix. Et c’est pourquoi ce « mont des Oliviers » a une si grande importance dans le mystère pascal : lieu du départ de la procession des Rameaux, lieu du discours sur la fin des temps, ce sera aussi le lieu de l’Ascension de Jésus.

Dans le bassin Méditerranéen, depuis la plus haute antiquité, l’olivier est par excellence l’arbre symbole de la civilisation.

  • Pour l’israélite, l’idéal de la vie paisible est de vivre auprès « de sa vigne, de son figuier et de son olivier », les trois plantes ligneuses dont le fruit procure l’agrément de la vie quotidienne.
  • L’olivier en particulier produit l’huile aux multiples usages : outre son rôle culinaire, elle sert de remède aux blessures, à oindre le corps pour protéger la peau, et elle alimente les lampes. Elle est ainsi le symbole du Christ, dont le nom signifie « celui qui a reçu l’onction », lui qui est notre médecin et notre lumière. On comprend bien alors qu’il ait voulu donner une grande place au « mont des Oliviers » dans son mystère pascal.

Et nous voici arrivés à l’arbre de la croix, à l’instrument de notre Rédemption.

Si les évangélistes parlent tous de « la croix », les apôtres, dans leur prédication, la mentionneront sous le seul nom de « bois » – sous-entendu « du gibet » –, en référence au livre du Deutéronome, où il est écrit : Si un homme, coupable d’un crime capital, a été mis à mort et que tu l’aies pendu au bois [d’un gibet], son cadavre ne pourra être laissé la nuit sur le bois ; tu l’enterreras le jour même, car est maudit de Dieu quiconque pend au bois.

Ce texte est à la base de la demande que les Juifs firent à Pilate d’achever les crucifiés, et de les ensevelir le jour même. À la base aussi du scandale de ceux qui refusèrent de croire en Jésus, puisque, disent-ils, l’Écriture affirme qu’« est maudit de Dieu quiconque pend au bois d’un gibet ». Argumentation que saint Paul renverse dans son épître aux Galates : soit, dit-il, nous croyons à la Loi de l’Ancien Testament, et nous sommes sous la malédiction, car nul n’a la force d’en observer les nombreux préceptes, et il est écrit : Maudit quiconque ne met pas en pratique tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi ; soit au contraire nous croyons au Christ, lui qui nous a rachetés de cette malédiction de la Loi, devenu lui-même malédiction pour nous, car il est écrit : Maudit de Dieu quiconque pend au bois [du gibet].

L’Église a introduit, dans la liturgie de la Semaine Sainte, deux hymnes qui ont pour auteur Venance Fortunat, évêque de Poitiers, et qui sont datées de 570.

  • L’hymne « Pange lingua » chante l’arbre de la Croix, et l’associe à l’arbre de la connaissance du bien et du mal. En voici quelques passages :
« Le Créateur, pris de pitié
Par la faute du premier homme
Qui, mangeant du fruit défendu,
Se précipita dans la mort,
Voulut réparer par le bois
Le mal fait par le bois lui-même.
 
« L’Agneau est dressé sur la Croix
Pour y offrir son holocauste […]
De quel fleuve [de sang] sont lavés
La terre, la mer, les astres, le ciel !
« Ô Croix, fidèle entre toutes,
Unique entre tous les arbres,
Dont aucune forêt n’approche
La beauté, la fleur et le fruit […]
 
« Arbre sacré, courbe tes branches,
Relâche tes fibres tendues,
Assouplis la rigidité
Qui te vient de la nature,
Fais-toi doux pour reposer
Les membres du Roi des cieux. »
  • L’hymne « Vexilla Regis » chante plutôt dans la Croix le trophée du triomphe du Fils de Dieu sur le démon (trad. Dom Guéranger.) :

« Il s’est accompli, l’oracle de David, qui, dans ses poèmes inspirés, avait dit aux nations : Dieu régnera par le bois. « Tu es beau, tu es éclatant, arbre paré de la pourpre du Roi ; noble tronc, appelé à l’honneur de toucher des membres si sacrés. « Heureux es-tu d’avoir porté, suspendu à tes bras, Celui qui fut le prix du monde ! Tu es la balance où fut pesé ce corps, notre rançon : tu as enlevé à l’enfer sa proie… »

Mais la Rédemption ne s’arrête pas à la Croix : après le Vendredi-Saint, il y a le Dimanche de Pâques. Et les Pères de l’Église avaient remarqué que la Résurrection du Seigneur semble donner le signal de l’éclosion du printemps ; on en trouve aussi l’expression dans la sainte liturgie, par exemple dans la joyeuse hymne « Salve festa dies » de la procession du jour de Pâques, qui a encore pour auteur Venance Fortunat :

« La terre, qui reprend sa beauté, annonce que toute créature renaît aujourd’hui avec son Auteur. « Pour applaudir au triomphe du Christ sortant du tombeau, les forêts se couvrent de feuillage, les plantes étalent leur floraison. « La lumière, les cieux, les campagnes, les mers, célèbrent tous ensemble le Dieu qui s’élève au-dessus des astres, vainqueur de la loi de l’enfer… » La Rédemption, c’est donc la réconciliation de l’homme avec Dieu par la Croix, et, par l’homme, la réconciliation de toute la création. À la Messe, la préface de la Sainte Croix résume admirablement ce mystère : « Vous avez fondé le salut du genre humain sur le bois de la croix, afin que, d’où venait la mort, jaillit à nouveau la vie, et que celui qui avait vaincu par le bois à son tour fut vaincu par le bois, par le Christ notre Seigneur. »

Mais l’achèvement de la Rédemption n’est pas ici-bas : viendra le Jugement dernier ; et les Pères nous apprennent aussi que « le signe du Fils de l’homme » annnoncé par Jésus dans son discours sur la fin des temps, ce sera la Croix glorieuse.

Les cataclysmes précédant le Jugement dernier auront détruit une part de la végétation et des arbres. Dans l’Apocalypse, saint Jean nous dit :

Je vis quatre Anges, debout aux quatre coins de la terre, retenant les quatre vents de la terre pour qu’il ne soufflât point de vent, ni sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre. Puis je vis un autre Ange monter de l’orient, portant le sceau du Dieu vivant ; il cria d’une voix puissante aux quatre Anges auxquels il fut donné de malmener la terre et la mer : « Attendez, pour malmener la terre et la mer et les arbres, que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu. » — Les sept Anges aux sept trompettes s’apprêtèrent à sonner. Et le premier sonna… Il y eut alors de la grêle et du feu mêlés de sang qui furent jetés sur la terre : et le tiers de la terre fut consumé, et le tiers des arbres fut consumé, et toute herbe verte fut consumée.

Remarquons d’ailleurs que ces cataclysmes pourraient aussi bien être le fait des hommes : nous savons bien aujourd’hui que nous avons malheureusement le pouvoir de détruire la création de Dieu. Mais nous avons aussi la certitude que, « le premier ciel et la première terre ayant disparu », Dieu créera « un ciel nouveau et une terre nouvelle » ; il s’y trouvera des arbres, et notamment l’arbre de Vie comme le vit encore saint Jean :

L’Ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place de part et d’autre du fleuve, il y a un arbre de Vie qui fructifie douze fois, une fois chaque mois ; et ses feuilles peuvent guérir les païens. […] Heureux ceux qui lavent leurs robes ; ils pourront disposer de l’arbre de Vie, et pénétrer dans la Cité, par les portes.

Saint Césaire d’Arles, au début du VIe siècle, explique que saint Jean « a dit cela au sujet de la Croix du Seigneur : car aucun arbre ne fructifie en tout temps, si ce n’est la croix que dans le monde entier portent les fidèles, arrosés qu’ils sont par l’eau du fleuve de l’Église — c’est-à-dire par la grâce baptismale — et qui produisent un fruit de valeur éternelle en tout temps : non seulement tous les mois, mais quotidiennement. » Et nous avons vu, lorsque nous avons parlé des arbres du Paradis, que ce nouvel arbre de Vie manifeste le retour définitif de l’homme à l’unité, son libre arbitre à nouveau parfaitement soumis à Dieu, par son union avec la Sagesse dans une contemplation éternelle.

Le chroniqueur de l’histoire de David l’avait bien prophétisé : Alors crieront de joie les arbres de la forêt devant le Seigneur, car il vient pour juger la terre !