Lundi 3 avril 2017

Billet spirituel - Mars 2017

Demeurez en mon amour

Ce mois-ci, nous vous proposons de méditer un extrait de « Demeurez en mon amour » de Dom Paul Delatte (Editions de Solesmes, p12-16).

Il y a dans le tempérament et le caractère de Dieu des choses qui sont inexplicables. Dieu est heureux éternellement, immuablement heureux. Il semble pourtant que Dieu ne soit heureux que lorsqu’il est avec nous. Il y a cette apparente contradiction dans le caractère du Seigneur qu’il est très certainement la félicité et la béatitude infinie, souverainement indépendante, et cependant il semble qu’il n’ait de bonheur que lorsqu’il est avec nous. Alors même que nous ne nous souviendrions pas de cette parole de la Sagesse : « Mes délices sont d’être avec les enfants des hommes », nous verrions certainement que dans tout le cours de l’histoire surnaturelle, Dieu n’a eu d’autre souci que de nous faire vivre près de Lui et Lui près de nous. C’est en cela qu’il a fait consister la perfection. Nous voyons dans l’Écriture Sainte que l’après-midi, à la brise du jour, il descendait vers sa créature, et comme si la conversation des trois Personnes divines, comme si la société des anges ne lui suffisait plus, il descendait et s’entretenait doucement avec sa créature. Et l’on voit bien, en lisant attentivement la Sainte Écriture, que chez le Seigneur c’était une accoutumance et que l’après-midi du Seigneur n’aurait pas été parfaitement heureuse s’il n’avait pas eu le loisir de s’entretenir avec sa créature privilégiée. Le péché ne change rien, encore qu’il bouleverse bien des choses, le péché ne change rien à ces habitudes du Seigneur. On voit que Dieu fait consister la perfection pour la créature à vivre avec elle et elle avec lui. Lorsqu’il résume la vie des patriarches, prodiges de sainteté qui dépensaient, qui égrenaient en quelque sorte des siècles à aimer le Seigneur, il dit : « Il marcha avec Dieu », et cette formule s’accentue, se précise encore davantage quand il s’adresse à Abraham : « Marche en ma présence et sois parfait. »

Toute la perfection de l’Ancien Testament se résume dans la crainte de Dieu. La crainte de Dieu, ce n’est pas la peur de Dieu. Si l’on étudie attentivement ce que signifie l’expression en hébreu, on voit que ce n’est pas la peur de Dieu, mais l’habitude de regarder du côté de Dieu ; comme une sorte de contact constant et assidu avec une beauté présente et qui se livre. Ce qui s’appelle la crainte de Dieu, c’est cette disposition foncière dans laquelle l’Ancien Testament fait consister la perfection. Il n’y a pas de disposition plus efficace pour nous faire éviter plus sûrement le péché, pour donner à notre vie une teinte de calme, de dignité, de perfection. Nous en avons la preuve dans l’Écriture sainte, dans les Psaumes surtout où l’on nous recommande de vivre devant Dieu : Cherchez Dieu, cherchez toujours sa face. Le Psaume 33 nous invite à approcher de Dieu afin de recevoir de lui toute lumière : Approchez de lui et vous serez illuminés.

Je m’attarde, mais il y a dans ces textes des enseignements efficaces pour la conduite de notre vie. Les conditions surnaturelles aujourd’hui n’ont pas changé. Elles sont ce qu’elles étaient autrefois. Lorsque tout va bien dans la vie spirituelle, il n’y a besoin que de cette crainte filiale, infiniment affectueuse, qui persévère dans la charité jusque dans l’éternité. Il n’est besoin, je le répète, que de ce principe, que de vivre face à face, côte à côte, avec une tendresse qui ne nous abandonne jamais.

Il faut remarquer cependant que Dieu est allé plus loin que dans l’Ancien Testament. Nous voyons que le Seigneur s’est efforcé d’accentuer d’âge en âge le caractère, la physionomie de cette crainte de Dieu. Il s’est appliqué à la convertir en un sentiment plus tendre, plus affectueux. Il y a un prophète que nous devons aimer, un prophète qui doit être particulièrement aimé des religieux : c’est le prophète Osée. Il a introduit dans la théologie une nuance particulière : il a montré la vie surnaturelle considérée dans l’union avec Dieu comme un mariage spirituel. Je t’épouserai dans la foi. Dieu s’adresse à l’âme et lui fait comprendre que ce n’est pas seulement une juxtaposition, un simple voisinage, mais quelque chose de plus intime et de plus profond qu’il veut réaliser entre l’âme et Lui … Il y a cependant cette remarque à faire que dans l’Ancien Testament, la tendresse du Seigneur est moins personnelle que dans le Nouveau, il semble qu’elle s’incline plutôt vers un peuple considéré comme un faisceau vivant que vers les individus.

Dans le Nouveau Testament, on voit bien que l’amour du Seigneur est plus individuel. Ce qu’il aime, ce n’est pas un groupe, ce sont les âmes individuellement. C’est dans le Nouveau Testament qu’a été prononcée cette parole : Il appelle ses brebis chacune par leur nom. On voit très bien que la tendresse du Seigneur va à l’individu, à la personne, que chacun de nous est une valeur devant Dieu, une unité vivante, qu’il aime chacun de nous, et que chacun de nous a le droit de se dire : « Moi, avec ce que je suis, avec mes faiblesses, avec ces particularités qui font que je suis moi, je sais que Dieu m’aime. » Je crois que cette modification dans la tendance de l’amour du Seigneur a été causée par l’Incarnation, et par ce qui est en quelque sorte l’expansion de l’Incarnation : l’eucharistie.