Lundi 19 novembre 2012

Une forme de résistance paysanne

Du langage de la terre à la porte de la foi

On lit dans le dictionnaire Larousse : Résister, du latin resistere, se tenir ferme. Puis, au milieu de la description de nombreuses formes de « résistance », on trouve cette formule : résistance, force qui annule les effets d’une action destructrice.

Depuis le mois de juillet se profile une nouvelle crise alimentaire mondiale. Dès le 14 août sur Radio Vatican, Mgr Tomasi, observateur permanent du Saint-Siège à l’ONU, exprime cette crainte alors même que dans le monde « 170 millions d’enfants sont rachitiques ou physiquement faibles car ils ont une alimentation inadéquate ». Quelles sont les causes les plus apparentes de cette crise menaçante ?

  • En premier lieu la sécheresse en Australie, en Russie, mais surtout aux États-Unis où ce fléau serait le plus inquiétant depuis 60 ans. Nous sommes là face à la dépendance radicale et séculaire où le paysan se trouve placé pour les récoltes. Depuis que l’homme est devenu agriculteur, il dépend des saisons et des aléas climatiques : années d’abondance et années de disette. Les différences sont atténuées ou augmentées de nos jours par plusieurs facteurs dont trois apparaissent primordiaux : • le développement du commerce international des denrées agricoles, • l’écart creusé entre les différents modes de production depuis la petite agriculture vivrière et paysanne jusqu’à l’agriculture industrielle utilisant sur de grandes surfaces les progrès techniques les plus sophistiqués avec une quantité de main d’œuvre réduite, • enfin partout – mais surtout dans les pays riches – une diminution semblant inexorable de la population paysanne au profit d’une population urbaine concentrée.
  • Une seconde cause de la crise alimentaire repose sur la question énergétique  : une grande quantité de produits agricoles sont maintenant utilisés pour produire des biocarburants. Quelles politiques sauront donner efficacement la priorité à la nourriture, nécessité liée à la vie ?
  • Une troisième cause est la spéculation financière sur les marchés des denrées agricoles de base, particulièrement le blé, le soja et le maïs. Trois fois en cinq ans le prix des céréales a grimpé brutalement pour rechuter quelques mois après. Cette volatilité du cours des céréales est un phénomène nouveau qui entraîne des conséquences sur la vie paysanne. On spécule sur le prix du blé comme sur une valeur en bourse en oubliant que le blé est d’abord un don de la terre, le fruit du travail, destiné en priorité à donner la nourriture à tous les hommes.

Tout près de nous, cet été, se creuse l’écart entre les céréaliers et les éleveurs. La France agricole l’expose dans son éditorial du 31 août. Guy Laluc, dans sa feuille Argos de juillet-août, intitule sa première page « Entendez-vous dans les campagnes ? » On entend les céréaliers qui vont pouvoir accueillir les marchands d’engrais et les représentants du machinisme agricole, et en même temps « les malheureux éleveurs » confrontés au prix de l’alimentation animale. « J’entends, écrit Guy Laluc, vos interrogations sur l’arrêt éventuel de vos activités d’élevage devenues fastidieuses dans une société dans laquelle le travail semble avoir perdu son sens, au profit d’une exploitation entièrement tournée vers les céréales. »

En même temps, il semble que les stocks mondiaux de céréales soient réduits à de quoi nourrir le monde pendant quelques semaines seulement. En des temps pas très éloignés, le spectre de la faim semblait écarté avec 2 à 3 années de réserve : ce qu’il fallait livrer aux meuneries pour l’année en cours, des stocks dans les silos pour l’année suivante, et les semences en terre pour la prochaine récolte.

Au lieu de spéculation sur les cours, favorisée par une dérégulation spécialement voulue en Europe, ne pourrait-on pas imaginer des politiques agricoles vivrières dans les pays pauvres ?

On craint aujourd’hui une flambée des prix des denrées alimentaires, de nouvelles crises de la faim, pendant qu’on ne fait pas grand-chose pour permettre aux paysans des pays les moins riches de sortir de leur pauvreté et d’accéder aux marchés locaux. Or on sait qu’au moins 70 % de ceux qui ont faim, des enfants qui ont une nourriture insuffisante et déséquilibrée, vivent dans les zones rurales où ils ne trouvent pas de quoi manger : les paysans n’ont pas d’outils, pas de semences, souvent pas d’eau. Pendant ce temps, dans les bidonvilles, les prix alimentaires augmentent. Dans ce sens, bien sûr, il y a une urgence : trouver les moyens internationaux pour nourrir ceux qui ont faim. Mais il convient de sortir de cette volatilité des prix.

Le 4 septembre, une déclaration conjointe de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture), du FIDA (Fonds International pour le Développement Agricole) et du PAM (Programme Alimentaire Mondial) invite les organismes internationaux à des politiques de bon sens :

  • encourager l’agriculture vivrière avec des moyens simples, souvent peu coûteux s’ils sont adaptés à chaque pays, pour permettre enfin aux paysans de sortir de la pauvreté en nourrissant leurs familles et leur voisinage, et, ce faisant, réduire la fuite vers les bidonvilles ;
  • entreprendre une lutte intelligente contre le gaspillage qui est considérable, autant dans les pays riches que dans les pays pauvres, avec cependant des raisons très différentes ;
  • adapter aux besoins réels en nourriture de tous les hommes l’utilisation des céréales en réduisant, pendant le temps nécessaire, leurs usages non alimentaires. Puisse cette déclaration se transformer dans le temps en décisions et en action !

Mais revenons en France où la production industrielle tente sans cesse d’envahir la production agricole. La fabrication d’objets manufacturés, le travail des artisans, les services de tout genre ont un coût : si l’entreprise n’arrive pas à vendre au prix de revient, elle doit se transformer ou cesser son activité.

En agriculture, il y a la terre qui ne se délocalise pas, il y a le temps qu’il fait et le temps qu’il faut pour produire, il y a le maintien ou mieux l’amélioration de la fertilité de la terre dont tout dépend. Et puis il y a les prix, surtout aujourd’hui où le paysan ne peut plus se contenter de nourrir sa famille et de vendre ses surplus.

C’est l’objet de la réflexion sur la volatilité des prix. L’agriculteur ne fixe pas les prix ; c’est pourquoi la monoculture est si dangereuse. Le prix de revient n’est pas adapté à l’agriculture. Le bon paysan n’est-il pas celui qui cherche à perfectionner sans cesse, année après année, un système de culture ? Un système de culture où une production compense ou complète l’autre, mais qui de toute manière augmente la fertilité. Il faut un assolement, il faut un système, il faut des compensations. Une association de culture et d’élevage ; un système de cultures arbustives avec une culture principale, une culture secondaire et des cultures d’appoint ; une rotation de cultures maraîchères, etc.

Ceci est une forme éminente de résistance paysanne, difficile à vivre aujourd’hui parce qu’elle demande du temps. Il y a un langage de la terre, et apprendre le langage demande du temps.

Il y a dans le journal L’homme Nouveau une longue citation du père Marcel Jousse sur le langage de la terre :

« Les choses de la terre continuent à être le moyen chosal et normal d’expression de l’homme-terreux. Qu’il s’agisse des choses les plus simples ou les plus sublimes, ce sera toujours par l’intermédiaire des choses de la terre que tout tendra à s’exprimer. Rabbi Iéshoua en donnera lui-même une perpétuelle réalisation. Les oiseaux du ciel prouveront que le Tout-Puissant fait manger matériellement ceux qui ne veulent avoir faim que de la Sagesse apprenante. Les lis des champs prouveront que le Tout-Puissant revêt matériellement ceux qui ne s’inquiètent que de la Justesse récitante. Ce n’est pas dans un recueil d’arguments scolastiques que le Rabbi-paysan de Nazareth ira chercher ses preuves. Il les trouvera à sa portée et, dirait-on, sous sa main, dans l’indéfinie multiplicité des choses de la terre. On dirait que la terre et tous ses gestes ne sont là que pour exprimer visiblement les pensées de l’Abbâ invisible »

Dans quelques jours, le 11 Octobre, notre Saint-Père le pape Benoît XVI ouvrira l’année de la foi. Puissions-nous, lecteurs du Lien des Journées Paysannes, trouver dans le langage de la terre si souvent utilisé par Jésus dans l’Évangile, la porte de la foi par laquelle nous sommes appelés à entrer dans la Vie.