Jeudi 24 juin 2010

Pierre Priolet, l’homme du « Consommez juste »

Interview par Jacques Berthomeau

Pierre Priolet est agriculteur dans le secteur des fruits-légumes depuis 1990 à Mollégès (Vaucluse) : 13 - 15 hectares de poiriers et pommiers. Il sait donc de quoi il parle : de la production, de la logistique, de la distribution des fruits et légumes….

Il a créé une association et un site : Consommer-juste.fr

  • Pierre Priolet sur votre site www.consommer-juste.fr vous faites le constat que les agriculteurs-producteurs de fruits, sous la pression de la GD, de la recherche les poussant à l’extrême productivité, de la normalisation européenne vendent plus des emballages que des fruits. Vos « produits » doivent être beaux avant d’être bons. L’apparence prime sur le goût, vous cueillez des fruits pas mûrs qui sont vendus chers. Les nouvelles générations boudent les fruits frais. Face à ce triste constat que préconisez-vous concrètement ?

Réponse de Pierre Priolet : Je préconise que nous devons, nous agriculteurs, retrouver les consommateurs autour de valeurs gustatives, de fraicheurs et non de valeurs visuelles.

Ma démarche est basée sur le fait, qu’aujourd’hui l’accès aux fruits et légumes est interdit à une grande partie de la population, par l’ajout de valeur, qui n’ont rien à voir avec le produit. Je pense aux emballages de plus en plus couteux, répondant à des critères de beauté et de marketing, ce qui met des prix et des marges supplémentaires à des produits pauvres. Pour vendre nos produits correspondants à ces critères, nous devons aussi faire une sélection très importante, qui renchérit encore les prix proposés à la vente.

C’est pourquoi, j’ai créé le concept : « Consommer Juste », qui permet à tous de savoir le juste prix d’une production. Ce juste prix prend en compte le prix de revient du produit, plus 30% de ce prix de revient, qui représente la rémunération et l’investissement du producteur. A ce prix on y ajoute le juste prix du transport ainsi que les frais de distribution.

Lorsque le prix du marché est bon, nous ne lui ajoutons, que les frais transports et distribution. Ainsi lorsque le consommateur va acheter, il saura que son achat est juste. Lui consommateur est respecté et il respecte le producteur.

Je préconise que les cantines scolaires mettent dans les repas des aliments frais et non des aliments déjà traités de manière industrielle, souvent insipides. Ce qui dégoûte notre jeunesse des fruits et légumes. Cela pourra permettre aussi de donner une conscience aux jeunes de la saisonnalité, élément qui a complètement disparu de l’imaginaire collectif.

  • Pierre Priolet vous avez crevé l’écran récemment : sur le site Médiapart je lis « Samedi soir, chez Ardisson à Canal, il a crevé l’écran Pierre. La télé, c’est le domaine de l’émotion et Pierre Priolet - paysan provençal en phase professionnelle terminale - en a donné de l’émotion. Même Ardisson et son cynisme gouailleur en était remué. Car Pierre a démonté avec clarté les mécanismes d’un système économique qui pousse à la mort la paysannerie française. » Vous allez être l’invité du sémillant Guillaume Durand à « l’objet du scandale » sur France 2 le mercredi 2 juin, à 22h20. Qui êtes-vous donc Pierre Priolet ? D’où venez-vous ? D’où tirez-vous cette incroyable énergie ?

Réponse de Pierre Priolet : Je ne suis qu’un homme éduqué, à une époque où nous pensions, que nous devions combattre l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Ce combat a toujours été le moteur de mes actions tout au long de ma vie.

J’ai eu la chance énorme d’avoir une vie pleine et engagée aux cotés du monde agricole. Ma belle famille est composée d’agriculteurs, qui ont toujours été actifs, ont fait et font parties des responsables dans ce monde agricole.

Après avoir vendu des pommes dans le Moyen Orient, j’ai été commercial d’une importante coopérative, j’ai vécu la mutation des supermarchés et des centrales d’achats. Ce monde de la distribution est devenu un monde de la finance et toutes leurs actions actuellement ne concernent qu’elle. J’ai compris que la finance n’a pas d’âme, elle est froide et sans cœur.

Après une vie de commerce j’ai eu la chance de devenir, malgré moi agriculteur, ce qui me donne le recul pour repenser notre action.

J’ai compris aussi que l’agriculture est décalée dans notre monde, car elle a besoin de temps et d’espace, ce que n’a pas la société, ni l’argent. Et je suis convaincu que le malaise du monde agricole vient de là ! Nous dépendons de notre territoire, de la nature exclusivement et cette donnée est très importante à intégrer, si nous voulons réfléchir à notre avenir, la nourriture n’est pas un marché comme les autres.

Donc mon énergie vient du fait, que je ne m’attendais absolument pas à ce qui m’arrive, mais cela me donne une responsabilité très forte de réussir, car beaucoup attendent de moi et de ce que je dis tout haut, ce que déjà beaucoup de gens disaient peut-être bien en avance, mais que personne n’entendait.

Cette énergie ne vient pas de moi, elle m’est donnée, c’est un cadeau.

  • Les grands médias, vous le savez Pierre Priolet, ont toujours besoin de nouveau pour émouvoir les foules, faire de l’audience, alors, vous aujourd’hui, qui serez remplacé demain par un autre « cri du cœur », comment envisagez-vous la suite de votre combat ? Avec qui ou contre qui ? Pouvez-vous nous dire avec qui vous avez déjà pris langue pour faire avancer vos idées ? Vous semblez être entendu mais croyez-vous vraiment que les consommateurs urbains soient prêts à changer leurs habitudes d’achats, d’être vraiment sensible à une agriculture de proximité à visage humain ? Reste aussi la question du prix avec l’argument « massue » des partisans du moins cher du moins cher : offrir aux gens qui n’ont pas les moyens une nourriture bon marché.

Eclairez notre lanterne Pierre Priolet.

Réponse de Pierre Priolet : Vous savez je ne suis pas dupe, je ne suis ni important, ni plus intelligent que les autres. Pour vous en convaincre mon professeur de première écrivait à mes parents, alors que j’avais déjà 20 ans : « Trop nul pour espérer un jour faire des progrès » ! C’est vous dire.

Les médias m’accordent pour l’instant une tribune, car pour certains ils comprennent, qu’il se passe quelque chose en dehors du politique.

Ils sont aussi conscient de la désespérance du monde agricole et ont aussi de la famille des amis, qui comme nous souffrent, mais ne peuvent pas l’exprimer. Pour ma part, je ne suis qu’une voix parmi les autres, mais je n’en veux à personne. Je me dis que dans notre société actuelle, nous ne sommes pas les seuls méprisés, ignorés.

Combien de salariés ont donné leur vie à leur société où ils travaillaient et en ont été chassés comme des malpropres, de manière honteuse ou inhumaine. Combien d’hommes et de femmes se sont retrouvés à la rue du jour au lendemain et qui cherche comme des fous du travail, alors qu’ils se font traiter de feignant à longueur d’année.

La liste est longue, mais moi au milieu de tous ces gens, je n’ai pas le droit de me plaindre, car la terre me donne ma dignité, même si parfois elle est bafouée, la terre me permet d’être avec la nature et les plaisirs que j’en ressens me permettent de garder tout de même la conscience, que je reste un homme debout. Elle ne fait pas défaut, contrairement à la société.

Alors pour répondre clairement à vos questions, je dirai que je n’avais rien organisé ni prévu et que je me suis retrouvé malgré moi à la tête de quelque chose qui me dépasse, j’ai reçu tellement d’appels, de messages, de gens très simples et très importants, qui m’ont dit que mes interventions les avaient touchés et qu’ils voulaient faire quelque chose pour moi. Mais j’ai du dire à tous, que ce n’est pas pour moi qu’aujourd’hui je me bats, c’est pour nous.

Je ne savais pas comment répondre de manière individuelle à tous, alors avec l’aide de deux jeunes étudiants en informatique, qui m’ont appelé pour me dire qu’ils mettaient leurs compétences à mon service, j’ai fait les textes et eux la mise en musique et nous avons créer le site : www.consommer-juste.fr, qui m’a permis de mettre en avant le développement de mon analyse de la situation et mes modeste solutions.

Je ne me bats contre personne, je n’ai pas d’ennemi à titre personnel, car cela ne servirait à rien. Nous sommes dans cette situation par notre faute, par facilité nous avons abandonné notre liberté et nos responsabilités à des gens, qui ont abusé des mandats que nous leur avons donnés volontairement.

Les appels ont été entendus et aujourd’hui j’ai créé une association appelée CONSOMMER JUSTE, pour que nous nous fédérions, afin de reprendre nos vies en main. Donc, avec qui ? Et bien c’est ensemble, tous ceux qui ont cette envie de vivre dignement.

J’ai été contacté par des hommes, avec qui je prépare un été exceptionnel pour nous, aujourd’hui je suis en relation avec toutes les composantes de ce monde agricole pour réussir ce pari. Le monde politique, contrairement à la société civile, n’a pas vraiment compris ce qui se passe et n’a pas encore réagit, mais je suis sur qu’ensemble, nous pourrons avancer. Je lutte activement contre la vente à perte, contre cette idée stupide qui veut que tout se marchandise.

Pour finir j’ai vraiment été surpris qu’autant de consommateurs m’appellent et me confirment mon analyse.

Le prix c’est le vaste faux sujet. Les consommateurs sont aujourd’hui de plus en plus responsables et comprennent que la publicité les abuse, ils comprennent que les producteurs sont mal payés et qu’eux payent des prix complètement ahurissants.

Avec le concept, le label appelez-le comme vous voulez, nous allons recréer un lien entre nous et le consommateur, ce lien c’est la compréhension que le pas cher des supermarchés est en fait humainement très très cher, en chômage, en spoliation et qu’il est fait sur le dos même de leurs propres salariés.

Un exemple : une pomme qui coute 0.37€ le kilo à produire en brut de cueille, si on lui ajoute 30%, cela fait 0.48€ plus les frais ; en gros 0.50€ le kilo, elle sera toujours moins cher qu’en supermarché. D’où mon idée de créer des points de distribution de producteurs dans les zones à population en difficulté, permettre à des jeunes en désespérance, comme nous, de travailler avec une visibilité de carrière et permettre d’avoir des fruits et légumes ramassés la veille et consommés le lendemain. Ce qui va être une petite révolution. Les consommateurs seront adhérents et les commandes seront passées au jour le jour. On pourra servir les collectivités et pourquoi pas les restaurants du quartier. Il y a tellement de développement que nous avons du pain sur la planche. Le moins cher créateur de chômage et d’exclusion ne m’intéresse pas, le juste prix identifié est pour moi un acte politique, en ce sens qu’il permet à chacun d’entre nous de se servir de son POUVOIR d’achat et de refuser l’iniquité.

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Voir en ligne : Voir le site Consommer-juste.fr