Lundi 11 novembre 2013

Dans le sillage des veillées

Editorial Lien 73

Lorsque vous lirez ces lignes, l’automne sera là. Ce n’est pas en vain que Le Lien paraît aux quatre saisons et que la vie paysanne est la succession des travaux et des jours. Les travaux d’automne sont marqués par l’entrecroisement des récoltes et des semailles. L’automne est la rencontre des fruits et des semences. C’est la fin et le commencement, ou encore l’action de grâces et la supplication.
Là où nous sommes, nous allons récolter le maïs et le tournesol, cueillir les fruits, faire les vendanges et puis déjà labourer, pour ceux, très nombreux, qui le font encore, et, tous, semer pour la prochaine saison. Devant un tel entrelacement des travaux, il n’est pas tellement étonnant de voir, de s’émerveiller de l’éclatement des couleurs. Les couleurs d’automne – c’est tout naturel, ce n’est pas étonnant – et pourtant, chaque année, l’automne est un étonnant tableau de couleurs, toujours différent de celui de l’année précédente.
Bien sûr, le paysan est bien occupé : ce n’est pas rien de récolter les betteraves, d’ensiler le maïs, de cueillir les pommes et surtout – pardonnez-moi mais c’est un vigneron qui écrit – de faire les vendanges ; sans compter - et c’est pour beaucoup le principal - le changement d’alimentation pour les bêtes, le retour des moutons de transhumance, la rentrée des vaches à l’étable, etc.
Et au cœur de tout cela, il faut penser aux assolements, labourer pendant des heures, préparer les terres, semer en pleine terre ou, pour certains, de plus en plus nombreux, combiner les semis sous couvert et les cultures intermédiaires.
Arrive alors la Toussaint, puis la Saint-Martin : les jours sont de plus en plus courts. Comme il est bon alors de partir en pèlerinage pour rendre grâces pour les dons de la création.
Cette année, en union avec les Coldiretti qui vont à Rome auprès du Pape, nous serons nous-mêmes à Cotignac et à la Sainte-Baume. Cotignac - Notre-Dame des Grâces et saint Joseph – la Sainte-Baume et sainte Marie-Madeleine. Vous savez, Marie-Madeleine, l’apôtre des apôtres : comment a-t-elle reçu cette mission inouïe d’annoncer aux apôtres la résurrection du Christ ? Près du tombeau où on l’avait mis, elle l’a pris pour le « jardinier ». L’éternel et merveilleux jardin est le lieu de la rencontre et de la mission entre le Ressuscité et la pécheresse pardonnée.

« … Elle se retourne et voit Jésus qui se tenait là, mais sans savoir que c’était lui. Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? ». Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre. »
Jésus lui dit : « Marie ! »
Elle le reconnut et lui dit en hébreu « Rabbouni ! », c’est-à-dire « Maître ».
Jésus lui dit : « Ne me retiens pas ainsi, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver les frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ».
Marie de Magdala va donc annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit ces paroles ».
(Jean 20, 14-18)

Bien vite au retour du pèlerinage, on préparera Noël.

Les longues veillées… Quels que soient nos âges, nous avons dans notre mémoire les veillées dans les fermes, autour de la cheminée. Les voisins sont là, toutes les générations. Selon les régions on parle, on chante, on danse parfois ; on se raconte des histoires mais surtout on parle du passé, du présent, de l’avenir : du blé qui lève – le fameux blé de Noël –, des vaches qui vont vêler, de la jument qui va pouliner, du bois de la vigne qu’on va tailler, et puis des nouvelles des familles, des affaires de la commune, du maire qui après trois mandats, ne va pas se représenter aux élections municipales, des instituteurs des écoles, de la vie de la paroisse avec le dernier sermon du curé, des marguilliers, des enfants du catéchisme.

Tout ce monde de la terre qui est la vie du village s’anime au son du crépitement des fagots qui brûlent et de l’arrivée du vin chaud qu’on s’apprête à boire, ou du café – ou alors du cidre ou du vin doux des dernières vendanges qui pétille encore.
Ces veillées allaient parfois jusqu’à la prière où le prêtre était à la fois si proche - l’un parmi tous – et en même temps le « choisi », le tout autre qui fait le pont entre la terre et le ciel, et il savait, plus que tout autre, qu’il y a, au milieu de la douceur, de la joie et de la tendresse des veillées, les vieilles racines de la haine et du péché :

« Le vicaire parle. Il rappelle l’évangile du bon grain que le maître a semé dans son champ (Mat 13, 24-30). Mais l’ennemi vint, qui parmi le froment sema l’ivraie, et quand le froment eut monté en épis, l’ivraie aussi parut. Les serviteurs s’étonnèrent : Unde ergo habet zizania ? « D’où vient donc qu’il y ait de l’ivraie » ? (Vous remarquerez que l’ivraie en latin, c’est zizania). Pourquoi la zizanie, la guerre, le mal ?
« Veux-tu, nous y allons et nous l’arrachons ! » Non, dit le Seigneur, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous arrachiez le froment. Laissez jusqu’au temps de la moisson : alors l’ivraie sera liée en bottes pour être brûlée, et le froment sera amassé dans mon grenier.
Ce sont les conditions de ce monde, les épreuves à travers lesquelles travailler à la vie. Il faut en passer par là, prendre patience, continuer le lent, le dur travail ; mais viendra le jour du Seigneur…
Unde ergo habet zizania, le problème du mal. Je ne suis pas théologien, dit Dieu. L’Évangile n’apporte pas une explication philosophique ; comme s’il savait trop que nous ne pourrions réellement saisir la réalité, et que la vérité ne doit nous être montrée que par figures… Il ne s’agit pas d’expliquer ce qui est, mais de faire sentir ce qui est à faire… Ainsi Dieu a raconté des histoires, et toutes prises à la vie terrienne.
« Comme l’Évangile est paysan » me dira tantôt le prêtre. C’est vrai. Dans cette grange (où se passe la veillée), cela frappe… Le paysan a le sentiment obscur d’être plus près de la vérité du monde en observant la vie du grain de froment qu’en bâtissant un système d’idées logiques. Sa conception de l’univers ne sera pas une construction intellectuelle, mais ce sera une pensée. Une élite paysanne et une élite tout court…
Ils chantent maintenant, voix mêlées, celles des étudiants, celles des paysannes. Puis une jeune fille s’est levée : purement, simplement, presque sans à-coups, elle lit des textes assez proches des Evangiles… A-t-elle seize ans, seulement ? Une voix de jeunesse, celle d’une coulée qui se déroule au flanc du talus, dans l’herbe et dans les menthes, mais qui vient de haut, du pays montagnard (cette veillée se passe en Auvergne) où les fleurs poussent au dessus des nuages. Une voix d’eau courante et de cailloux tintants, que mène le candide bon vouloir, mais que par moments enlève une véhémence secrète. Et dans la gaucherie même des mots répétés en chœur par tous ceux de la grange, cela passe aussi.
C’est plus qu’un recueillement : une communion. Jamais encore aux moments de silence, on n’a vu cette qualité de silence, à la prière, cette qualité de prière. »
(Henri Pourrat, Vent de Mars, pp. 135 à 137)

Les veillées d’hiver dans les fermes sont passées – ou presque. Parfois on tente de les reconstituer – avec un côté folklorique qui peut frôler l’artifice.
Beaucoup de paysans n’ont pas trouvé de successeur ; certains sont partis depuis longtemps déjà. En ville, il faut parfois maintenant remonter jusqu’à la 4e ou 5e génération pour repérer un ancêtre paysan. Les agriculteurs qui restent n’ont presque plus de voisins et la télévision a remplacé le feu de cheminée. La vie rurale elle-même, dans les villages, n’est presque plus paysanne. Sur les 30.000 communes rurales de France, combien ont encore un maire qui cultive la terre ? Il n’y a plus guère la ville et la campagne : les manières de vivre en ville, dans les villages et dans les fermes sont de moins en moins différentes.

Et pourtant la terre demeure. Bien plus : l’amitié est comme intrinsèque au cœur de l’homme et plus encore aux familles paysannes. Ainsi, de même que l’on n’hésitait pas l’hiver à se couvrir, à mettre ses sabots pour marcher dans la neige et aller passer la veillée chez un voisin ou encore jusqu’à l’église pour la messe de minuit à Noël, de même le paysan d’aujourd’hui franchit volontiers des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour retrouver les amis non seulement pour des veillées, mais pour des journées entières.

Et là, on parle du passé, du présent et de l’avenir, des techniques culturales et des cultures intermédiaires, du cours du blé ou du lait, des coopératives et des industries agroalimentaires, du respect de la création, de la fausse écologie, de la famille et des luttes politiques pour la défendre, des paroisses et des évêques… et au milieu de la passion de notre vie terrienne, on trouve surtout le temps de se recueillir, de prier, de vivre en communion.
Ainsi le sillage des veillées se prolonge. Non seulement il se prolonge, mais il ouvre des horizons. N’a-t-on pas vu naître, comme une explosion vitale et pleine d’espérance, à travers les villes et les villages de France, un irrésistible mouvement de veilleurs qui ensemble, dans le silence et la prière, retrouvent déjà un véritable esprit de communion ?

Nous essaierons pour Noël, le temps des veillées, de prolonger notre réflexion sur les liens qui se construisent entre les veilleurs des villes et les veilleurs de la terre.