Jeudi 9 janvier 2014

Noël, les paysans et les veilleurs

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Psaume 36

1 « Ne t’indigne pas à la vue des méchants (…)
3-4 « Fais confiance au Seigneur, agis bien
habite la terre et reste fidèle ;
mets ta joie dans le Seigneur :
il comblera les désirs de ton cœur. (…)
8-9 « Laisse ta colère, calme ta fièvre,
ne t’indigne pas : il n’en viendra que du mal ;
les méchants seront déracinés,
mais qui espère le Seigneur possédera la terre. (…)
11 « Les doux posséderont la terre
et jouiront d’une abondante paix. »

Marie, devant Jésus emmailloté dans la mangeoire passe tout cela dans son cœur ;
Le semeur qui sort pour jeter la semence en terre ;
le vigneron qui taille le cep pendant l’hiver ;
le berger qui garde son troupeau ;
le veilleur, debout dans la nuit, qui attend l’aurore ;
la famille qui veille pour que l’enfant grandisse en taille, en sagesse et en grâce ;
les amis qui racontent, écoutent et prient autour de la cheminée ;
la sœur de St Vincent de Paul ou de Mère Theresa qui veille le malade, le vieillard ou le mourant ;
le moine ou la moniale dans le chant des matines, qui annoncent au monde les noces éternelles ;
l’enfant que l’on réveille pour la veillée de Noël dans cette attente joyeuse du grand mystère.

Tous, ils chantent la gloire de Dieu, car « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » (St Irénée). Ils attendent dans l’espérance : veiller, attendre, espérer, c’est toute la vie de l’homme sur la terre.
Ainsi tous, ils se sont d’abord réveillés.

Car à quoi sert au semeur de savoir que Dieu donne la croissance, s’il ne se lève et sort pour semer la semence ?
A quoi sert au vigneron de regarder l’image d’une vigne couverte de belles grappes de raisin, s’il n’affronte les rigueurs de l’hiver et la fatigue du jour pour tailler ?
A quoi sert au berger de voir agneler ses brebis dans la montagne, s’il ne reste vigilant pour les protéger des orages et des loups ?
A quoi sert au veilleur d’attendre l’aurore devant les grands bâtiments de la cité, s’il n’est pas sûr dans son cœur, que le mariage et la famille sont déjà vainqueurs ?
A quoi sert à la famille de travailler, d’éduquer et de veiller, si elle ne croit pas au bonheur de ses enfants ?
A quoi servent les amis qui écoutent la mémoire, rassemblent des idées, construisent des projets autour du feu, s’ils n’ont pas confiance dans l’ordre de la Création et qu’il existe un bien commun de la Cité ?
A quoi sert la sœur qui veille le malade, le vieillard ou le mourant si, en les aimant, elle ne croit pas à la guérison, au pardon, à la vie éternelle et à la résurrection ?
A quoi servent les moines et les moniales s’ils n’annoncent pas sur la terre la béatitude à laquelle tous les hommes sont appelés ?
A quoi sert de tirer l’enfant de son sommeil le soir de Noël, si on ne croit pas du fond du cœur que Jésus le Fils de Dieu est venu dans une crèche à Bethléem, qu’il vient ce soir dans l’Eucharistie, qu’il reviendra dans la gloire ?
Ainsi, il n’y a pas de veille sans réveil…

Chaque matin, le paysan se réveille et scrute l’horizon pour voir, sentir, prévoir le temps de la journée. Est-ce le bon moment pour labourer, pour semer, pour moissonner ?
Le vigneron est bien tenté d’attendre que le printemps arrive pour tailler ; c’est si agréable de tailler quand le ciel est bleu et que le soleil réchauffe. Et puis, il y a le dicton :
« Taille tôt, taille tard, rien ne vaut la taille de mars »…
Et pourtant, s’il est si doux pour l’homme de tailler tard, la vigne – elle, pleure : la sève s’écoule par les plaies de taille.
Le berger peut parfois somnoler ou rêver : le temps est clair, il n’y a pas de loup depuis longtemps, les premiers agnelages ne sont pas pour demain : « Dans les environs se trouvaient des bergers qui passaient la nuit dehors dans les champs pour garder leurs troupeaux… » (St Luc 2, 8)
C’est tout. Peut-être étaient-ils las et fatigués ces bergers de Bethléem ; en tous cas toutes les nuits se ressemblaient et il ne se passait rien.

Mais « l’ange du Seigneur s’approcha, et la gloire de Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte, mais l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : Aujourd’hui vous est né un Sauveur, dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur »… » (St Luc 2, 9-11). Les bergers sortent de leur routine et de leur somnolence. Ils sont réveillés : ils se disent entre eux :
« … Allons jusqu’à Bethléem pour voir ce qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître » (St Luc 2, 15).

Et ces jeunes veilleurs qui attendent l’aurore, qu’ont-ils donc entendu ?
Plongés dans leur apprentissage technologique ou leurs études scientifiques, ils ne pensaient guère qu’à essayer de préparer leur carrière – sans grande conviction.
Et tout à coup, les voilà postés comme des sentinelles, car ils sont réveillés de leur torpeur et découvrent – on ne sait comment – qu’il ne sert à rien de gagner l’univers, si l’on vient à perdre le bonheur – l’humble bonheur d’un homme et d’une femme qui engendrent l’enfant.
Ont-ils vu ces immenses étendues de terre, autour de Paris dans la Beauce ou la Brie, ou dans les Champagnes et les Limagnes, où le blé de Noël a soudain verdi les terres ?
Ont-ils eu la chance de se joindre aux joyeuses bandes des vendanges en Alsace, en Bourgogne, dans le Médoc, la vallée du Rhône ou le Roussillon ?
Ont-ils parcouru les montagnes en croisant les troupeaux en transhumance conduits par les bergers avec leurs chiens ?
Se sont-ils souvenus de leur enfance en ville ou dans les villages, marchant dans le froid ou dans la neige avec toute la farandole des parents, des frères et sœurs et des voisins, après la veillée, et courant à l’église, pour entendre chanter près de la crèche et de l’autel :
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix aux hommes… » ? (St Luc 2, 14)

Toujours est-il qu’ils sont devenus veilleurs.
Les paysans, les vignerons, les bergers… sont-ils prophètes ? Nul ne le sait. Mais sans eux pas de pain pour nourrir les hommes, pas de vin pour réjouir les cœurs, pas d’agneaux dans les champs ni dans les bergeries.
Le paysan qui sème, le vigneron qui taille, le berger qui garde, l’éleveur qui trait sont sûrs que c’est le Seigneur qui donne la croissance, le lait et le miel et le blé pour le pain et le raisin pour le vin.
De même le veilleur debout qui attend devant les portes de la cité est sûr que la famille est bénie et qu’elle construit sans cesse le bonheur des hommes.

Ô veilleur, où que tu sois dans les champs ou dans la cité, veille, prie et travaille et vis dans l’Espérance et dans la joie, tout petit, à ta place : C’est Noël !

« Habite la terre et reste fidèle » (Ps 36, 3b)