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lundi 22 octobre 2007

Le Paysan, gardien de la terre

S’il y a une chose dont les acteurs de l’industrie et des services ne conçoivent guère l’importance, c’est bien la prévision du temps. L’organisation de leur travail, dans la plupart des cas est indépendante de la météo. Quelque soit le temps qu’il fait dehors, ni le planning de fonctionnement d’une usine, qu’elle soit informatique ou agroalimentaire, ni le travail administratif d’une préfecture ou d’un ministère, ne seront modifiés. L’organisation du travail d’un agriculteur au contraire est sans cesse remise en cause par les conditions climatiques de chaque jour. La météo le sait ; elle diffuse toutes sortes d’informations destinées aux agriculteurs, avec le maximum de nuances adaptées aux microclimats : un labour, des semailles, des moissons, des vendanges sont tributaires du temps. Plus encore, rien ne remplace l’observation paysanne au coucher et au lever du soleil - l’intuition qui peut naître dans chaque lieu où un paysan est enraciné. C’est souvent au petit matin que l’agriculteur va décider le travail qu’il va accomplir dans la journée. On touche ici à l’un des aspects de la recherche d’harmonie entre l’homme paysan, le cosmos et le Créateur. On pourrait développer en prenant des exemples montrant la qualité paysanne de faire fructifier le temps qui passe en fonction du temps qu’il fait. Mais ce n’est pas notre propos d’aujourd’hui.

Il y a dans l’Evangile de St Matthieu au chap.16 (v2 et 3) cette réponse de Jésus aux Pharisiens qui lui demandent de leur faire voir un signe venant du ciel. « Au crépuscule vous dites : il va faire beau temps, car le ciel est rouge feu ; et à l’aurore : mauvais temps aujourd’hui, car le ciel est d’un rouge sombre. Ainsi le visage du ciel, vous l’interprétez bien, et pour les signes des temps, vous n’en êtes pas capables. » Les cinquante dernières années ont atteint la vie paysanne dans sa substance. Dans les pays riches elle a quasiment disparu. La culture de la terre était le fait d’un genre de vie de tout un peuple paysan ; elle est devenue le fait de quelques entrepreneurs extrayant la matière première de la nourriture d’une société urbanisée. Dans les pays pauvres, tel un vent de sable dans le désert, les paysans sont entraînés dans un exode vers la misère des bidonvilles ou condamnés à avoir faim dans leurs villages. Ces mots schématisent les extrêmes, mais traduisent un sens que l’on continue à qualifier d’inéluctable. Ce fut exprimé, autour des années 70 par toute une litérature dont le titre le plus expressif fut « la fin des paysans » d’Henri Mendras. Ce fut surtout le glas, le tocsin des années 92 et 93 avec la mise en place de la nouvelle politique agricole commune (PAC) en Europe, et l’institution de l’organisation mondiale du commerce (OMC). C’est dans ce contexte que sont nées les Journées Paysannes. Rappelons que les premières Journées Paysannes ont eu lieu en Saône et Loire en avril 1991. Il y a quelque chose de dérisoire à évoquer la rencontre de quelques agriculteurs avec trois ou quatre religieux face à un bouleversement mondial d’une telle ampleur. Après quelques années d’hésitation et de tatonnements, les Journées Paysannes ont reçu leur identité en découvrant et en méditant les premiers chapîtres de la Genèse :« Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » (Gen.2, 15) C’est la source de notre Espérance. Les Journées Paysannes n’existent que pour nourrir l’Espérance, cette petite fille Espérance qui, comme dit Péguy, marche tenue par la main de ses deux grandes soeurs la foi et la charité. Ainsi le jardin, avec la terre, l’eau, les plantes et les animaux, est le lieu de la vie où Dieu place l’homme, l’y établit pour le cultiver à travers tout l’espace et pour tous les temps : L’homme a été tenté de l’oublier.

Notre temps est celui de la veille. "Comme un veilleur attend l’aurore… (Ps.129, 6-7) Quels signes ? quelle aurore ? Sommes nous capables de les voir ? Nos amis de l’Actualité rurale, dans le dernier numéro de leur journal intitulent la page 2 : « le matin des paysans » .

De nombreux livres paraissent sous la plume d’auteurs venus d’horizons les plus divers :

* « Nourrir l’humanité » de Bruno Parmentier, directeur général du groupe ESA d’Angers ; * « Nourrir la planète » de Michel Griffon ; * « Le marché de la faim » aux éditions Actes Sud ; * « Ils vous nourriront tous, les paysans du monde, si… » de Louis Malassis * « Le retour des paysans ? » ouvrage collectif relatant la participation paysanne aux espérances de la société. etc, etc …

L’aurore, le matin des paysans… Marcel Mazoyer que nous avons eu le bonheur de recevoir et d’écouter aux journées de 2005 à Souvigny, continue à décrypter l’histoire ancienne et récente de l’agriculture, à observer ce qui se passe aujourd’hui, à être veilleurs, je dirais volontiers, visionnaire. Avec nos amis de l’Actualité Rurale que nous évoquions plus haut, nous avons entendu récemmment Marcel Mazoyer déclarer devant un plublic parisien composé d’anciens élèves de Polytechnique, de l’Ecole Nationale d’Administration et de l’Institut National Agronomique de Grignon : « L’agriculture est l’avenir de l’humanité ».

Il constate que dans la seconde moitié du XXe siècle, la production agricole a pu augmenter plus vite que la population mondiale en pleine explosion démographique. Et il affirme que « l’on peut, dans les 50 ans qui viennent, doubler la superficie cultivée » et ainsi non seulement réduire ou abroger le scandale de la faim, mais encore nourrir convenablement les trois milliards d’êtres humains supplémentaires que devrait compter la planète autour de 2050. Il faut donc que les prix agricoles permettent aux paysans de vivre -quelles que soient les zones des pays riches, des pays émergents, des pays en voie de développement ou des pays les moins avancés. Avec Pierre Pagesse, Marcel Mazoyer redit avec force, et nous avec eux, que les produits agicoles et alimentaires ne sont pas des marchandises commes les autres. L’espérance paysanne se trouve dans la capacité de l’économie et de la politique à procurer « un pouvoir d’achat pour la moitié du monde qui n’en a pratiquement pas » aujourd’hui. Et cette moitié du monde, elle est en majorité paysanne. Il s’agit donc de payer aux paysans le prix des produits agricoles, qui leur permet de vivre là où ils sont. Or, que s’est-il passé depuis vingt ans en prenant l’exemple des céréales ? Les prix sont tombés aux alentours de 100 euros la tonne. « A 100 euros la tonne, on a éliminé des centaines de milliers de paysans, condamnés à l’exode et qui se retrouvent dans les bidonvilles des pays en développement où le chômage et les bas salaires sont à la mesure de l’exode agricole et de la pauvreté paysanne. »

Aujourd’hui, les stocks mondiaux de céréales sont au plus bas. Les prix remontent. Pour combien de temps ? Le yoyo des prix du marché international va-t-il se poursuivre ? Ou au contraire, ce relèvement des prix peut-il être un signe d’espérance ?

Jean Louis Laureau

[ A suivre : Nous essaierons d’aller plus loin dans la recherche des signes d’espérance dans le prochain Lien de l’été 2007 ]