Mardi 31 août 2010

La proclamation du St Curé d’Ars, Patron des Journées Paysannes

par Père Xavier ROQUETTE.

Méditation donnée par le Père Xavier Roquette, pour introduire la cérémonie de proclamation du St Curé d’Ars, patron des Journées Paysannes (cf Lien n°59)

Je voudrais vous expliquer le sens de la démarche que nous allons faire : elle est toute simple mais c’est souvent à partir de petites choses que s’accomplit le Royaume de Dieu.

Vous savez qu’une petite graine est à l’origine d’un grand arbre. C’est un peu le sens de ce que nous voulons faire maintenant en proclamant le St Curé d’Ars, Patron des Journées Paysannes.

Se mettre sous le patronage d’un saint : qu’est-ce que cela signifie ?

Il y a au moins deux significations. La première c’est de le prendre pour modèle. Vous savez que de façon un peu providentielle le pape Benoît XVI, le 19 juin 2009 à Rome, a fait venir la relique du Cœur du Curé d’Ars, à St Pierre, pour introduire l’année sacerdotale. Il a voulu, à travers ce signe, mettre cette année sous le patronage de St Jean Marie Vianney. Or vous savez combien les vocations ont été liées pendant des siècles au contexte rural. Jean-Louis rappelait hier qu’il y a un lien assez étonnant entre (je le rappellerai dans un instant) l’effondrement du monde agricole et la chute des vocations. Les deux vont de pair.

Se mettre sous le patronage d’un saint, c’est le prendre pour modèle.

Je vais m’adresser plutôt aux dames (mais peut-être y a-t-il aussi des messieurs qui sont doués en couture). Quand on a un patronage, un bon patron, on peut réaliser un beau vêtement. J’ai travaillé dans la confection pendant 8 ans et je peux vous dire que le patron qui permet de réaliser un jean Lewis, vaut une fortune. Si vous avez un bon patronage et que vous suivez bien les contours du patron, au terme, quand vous avez assemblé tous vos morceaux, vous avez un pantalon qui correspond exactement à ce que vous souhaitiez.

Se mettre sous le patronage du Curé d’Ars, c’est donc le prendre pour modèle et le suivre. Vous allez me dire : mais le Curé d’Ars, c’était un prêtre, et parmi nous il n’y a pas beaucoup de prêtres. Vous êtes plutôt des parents, des grands-parents, des jeunes mariés, et vous vous dites : mais alors en quoi le Curé d’Ars peut être un modèle pour nous ? Vous allez voir que sous bien des aspects, la vie de St Jean-Marie Vianney a des points communs avec celle que vous vivez.

Se mettre sous le patronnage d’un saint, c’est aussi se mettre sous sa protection.

Les Journées Paysannes sont parties d’un constat, d’une situation (je le disais il y a un instant) qui révèle unanimement deux choses : décadence du monde paysan et diminution dramatique du nombre des agriculteurs. Vous êtes plus à même de mettre des chiffres derrière cette évocation, que moi. Mais l’effondrement des vocations sacerdotales et de la vie spirituelle dans nos campagnes, ça, je suis plus à même de vous le dire ; le curé à qui j’ai dit le premier que je voulais être prêtre m’avait montré une photo – il était de Lille – et m’a dit : c’est ma promotion. Dans sa promotion de prêtres – il aurait aujourd’hui peut-être 90 ans,– il y avait 70 ordinations rien que pour le diocèse de Lille. Aujourd’hui il y a 100 ordinations par an en France, pour tous les diocèses de France. Vous voyez le parallèle qui peut y avoir entre les deux.

Et c’est beau que les Journées Paysannes soient là comme une invitation à supplier le Seigneur de venir nous aider dans cette situation, par l’intercession de la Vierge Marie et de St Jean-Marie Vianney, pour retrouver l’âme paysanne, rechristianiser nos campagnes et créer des conditions pour que de nombreux jeunes répondent à l’appel du Seigneur. J’ai été onze ans supérieur du séminaire à Ars ; je peux vous dire que le Seigneur continue d’appeler des jeunes au sacerdoce. Mais le drame, c’est qu’ils ne trouvent pas le contexte, la bonne terre, dans laquelle cette vocation pourra grandir et se réaliser. Le problème des vocations, la crise des vocations, c’est d’abord une crise de la foi. La nôtre. Pas celle des autres, la nôtre.

En quoi le St Curé d’Ars est-il un modèle pour nous ?

Je vais me permettre de rajouter trois éléments pour vous montrer combien le Curé d’Ars peut être un modèle aussi pour vous.

Par son humilité

Le Curé d’Ars est un homme humble. Il disait : « c’est comme une balance, plus on s’abaisse d’un côté, plus on est élevé de l’autre. » Ou encore : « c’est comme la chaîne du chapelet. Au chapelet il y a une chaîne qui relie les grains. L’humilité est à la vertu ce qu’est la chaîne du chapelet. Retirez la chaîne et tous les grains se dispersent. Retirez l’humilité et toutes les vertus se dispersent. » Il disait : « je suis comme les zéros qui n’ont de valeur qu’à côté des autres chiffres. » C’était le Curé d’Ars.

Je crois que votre profession vous invite à l’humilité. Vous savez comme moi combien une récolte peut être anéantie par une intempérie la veille du jour de la moisson, ou combien au contact quotidien du mystère de la vie, vous êtes appelés à l’adoration, à la contemplation, et donc à l’humilité.

Par son sens du réel

Un deuxième point me parait important : le sens du réel manifesté par le Curé d’Ars. Quand nous passons devant le St Sacrement, nous faisons une génuflexion, nous nous inclinons, mais lui était fasciné par la présence de Dieu dans le tabernacle. Si on vous disait demain, le Pape vous reçoit. Oh ! Mais nous pourrions faire plusieurs cars pour Rome, c’est sûr ! On va traverser toute la France, l’Italie, pour arriver à l’heure au rendez-vous. Mais dans le cas présent, c’est Dieu lui-même qui nous attend ! C’est Dieu, la deuxième personne de la Trinité ! Le Curé d’Ars en avait une vive conscience, il disait : «  Il est là ! Il est là  » Un jour il a fait une homélie sur l’Eucharistie et il n’a pu que répéter : «  Il est là. Il est là.  » Et puis il est redescendu en pleurant.

Un jour quand il était petit enfant, il avait du mal à suivre son frère aîné dans les travaux des champs. Sa Maman lui avait donné une petite statue de la Ste Vierge. Alors il a pris la statue, l’a jetée à deux mètres et puis il binait avec plein d’ardeur jusqu’à la statue. Il a dit à la maman à la fin de la journée : «  oh, j’ai été aussi vite que mon frère, et je ne suis pas fatigué.  » C’était plein de réalisme.

Une autre anecdote : un jour le Curé d’Ars, en descendant de sa chair, avait repéré au milieu d’une foule qui l’écoutait un homme d’affaires important qui venait le voir et qui avait écouté l’homélie. Il dit : «  Vous, vous venez me voir à la sacristie à la fin de la Messe.  » L’homme était tout surpris. Il s’était fait tirer par la manche pour venir jusqu’à l’église par son ami le vicomte des Garets alors qu’il était venu pour chasser les canards dans la Dombe. Il dit : je n’ai pas du tout envie d’aller voir le Curé d’Ars. Mais il se dit : c’est pas le Curé d’Ars qui va me faire peur ! Donc il va voir le Curé d’Ars. Il lui dit : « Bonjour Monsieur le Curé, vous m’avez demandé d’être là, je suis là. Je suis content d’être avec vous et si vous voulez je peux raisonner avec vous. J’ai étudié la philosophie et…
_ Oh, mon pauvre ami, je ne sais pas philosopher, mais mettez-vous à genoux et je vais vous entendre en confession.
_ Mais, Monsieur le Curé, je ne suis pas venu pour me confesser.
_ Mettez-vous à genoux, vous dis-je. » Le Curé d’Ars a tellement insisté qu’il a réussi à le faire s’agenouiller. Il ne lui a pas donné l’absolution tout de suite car l’homme ne regrettait pas ses fautes ; mais au bout de trois jours il est revenu voir le Curé d’Ars en pleurant amèrement, et le Curé d’Ars a pu lui donner le pardon de Dieu.

Un autre aspect de ce réalisme. Comme vous le savez, on ne triche pas avec la terre. On ne peut pas tricher avec la terre, vous le savez mieux que moi. Il y a un réalisme de l’ordre mis en place par Dieu ; et on ne peut pas y déroger. Si on veut y déroger, on va à la catastrophe et il y a plein d’exemples récents qui nous l’ont montré. Tous les matins, vous êtes confrontés à l’ordre qui se trouve dans la nature. Ce n’est pas le cas des citadins. Bien que je ne sois pas fils de paysan, j’aime bien la campagne parce que justement il y a ce contact avec le réel ; on ne triche pas. J’aime bien la montagne aussi parce qu’en montagne, on ne peut pas faire semblant, on ne peut pas donner dans l’apparence. Le monde peut faire illusion mais le réel reprend ses droits très vite. Le lien avec la Création, pour vous, n’est pas un lien virtuel mais bien réel. Il rejoint celui que possédait Saint Jean-Marie Vianney.

Par son sens de Dieu, sa confiance en Dieu

Un dernier aspect aussi que je veux souligner, c’est le sens de Dieu, la confiance en Dieu. Le Curé d’Ars disait : « l’homme est un pauvre qui a besoin de tout demander à Dieu. »

Le danger, c’est quand on acquiert un peu de puissance : on croit qu’on va dominer le monde. L’homme est un pauvre qui a besoin de tout demander à Dieu. Le Curé d’Ars n’a jamais pris la place de Dieu. Vous savez que devant le « succès » qu’il a eu, son réflexe était de vouloir quitter sa paroisse. Il disait : je ne suis pas digne d’être là.

Il y avait des prêtres, des évêques qui venaient se confesser à lui. Un jour, il y a eu Lacordaire, le grand dominicain qui prêchait à Notre Dame à Paris, qui est venu écouter le Curé d’Ars. Lui, il tremblait en pensant que Lacordaire était là. Vous savez ce qu’a dit Lacordaire ? Moi, à Notre Dame, les gens montent sur les confessionnaux pour mieux m’entendre ; le Curé d’Ars, il les fait rentrer dedans. Ce n’est pas la même chose !

Le Curé d’Ars n’a jamais pris la place de Dieu. Il a fait confiance à la Providence. Comme vous le savez, il accueillait les jeunes orphelines et a ouvert la Maison de la Providence pour cela. Un jour il n’y avait plus rien à manger. Il avait tout donné. Qu’est-ce qu’il a fait ? Il a rassemblé avec un balai dans le grenier les grains de blé qui restaient, il a fait un petit tas, il a mis une statue de St Joseph dessus et il est allé à la Providence, la maison où il y avait les jeunes filles : « maintenant on va prier le Bon Dieu ! » Et trois heures plus tard, le grenier débordait de blé. Le «  comment  » ? personne n’a pu donner d’explications.

La confiance en Dieu. Vous y êtes confrontés à longueur de journée : car vous labourez, vous semez, mais c’est Dieu qui fait pousser.

David et Goliath

Je voudrais terminer par une chose qui est en lien avec le Curé d’Ars mais plus généralement avec les Journées Paysannes. C’est un passage de l’Ancien Testament qui me frappe beaucoup, et nous pouvons faire un parallèle entre ce passage, le Curé d’Ars et les Journées Paysannes. Il s’agit de l’épisode de David et Goliath.

Goliath vient défier les troupes d’Israël et personne ne veut y aller sauf le petit David qui est prêt à relever le défi. La Bible décrit Goliath comme un géant, et qui a même pour l’aider un porte-bouclier pour qu’il ne se fatigue pas, tant le bouclier est lourd. On décrit le poids de ses armures, de sa lance, de son casque… David, quant à lui reçoit l’armure de Saül : mais il ne sait pas marcher avec une armure. Il quitte tous ces artifices qu’on veut lui faire porter, pour pouvoir affronter Goliath. Il s’approche avec une fronde et cinq cailloux. Et quand il arrive devant Goliath – c’est le dialogue qui est important – Goliath est méprisant, disant : « qu’est-ce que ce vermisseau qu’on m’envoie, je ne suis pas un chien pour qu’on m’envoie quelque chose de si minable.  » Et David lui répond : « Tu marches contre moi avec épée, lasso et cimeterre, mais moi je marche contre toi au nom de Yahvé, le Dieu des troupes d’Israël que tu as défiées. Aujourd’hui, Yahvé te laissera en mes mains et je t’abattrai… » On connaît la suite !

Le Curé d’Ars a été renvoyé du séminaire parce qu’il ne parvenait pas à suivre les études qui étaient en latin ! Mais la Providence s’est arrangée pour qu’il soit prêtre. Et ce qui est extraordinaire, c’est qu’aujourd’hui, en 2010, il va être proclamé patron des prêtres de l’univers. Pour être allé au Pérou, en Inde, en Afrique, en plein de pays, cette attribution n’est pas usurpée : le Curé d’Ars, à l’autre bout de la planète, on le connait ! Moulins, on ne connait peut-être pas, mais Ars on connait. Il est possible que l’on ne sache pas très bien le situer en France, mais le Curé d’Ars on connait. Et quand on parle du Curé d’Ars, immédiatement, il y a une figure sacerdotale qui apparait.

Faisons une application aux Journées Paysannes. Quand nous voyons ce qu’il y a en face de nous comme puissances économiques, et tout ce que vous pouvez percevoir comme contraintes, on a un peu l’impression d’être David : c’est Goliath qui a perdu. Il a cru gagner, mais David est sorti vainqueur du combat. Nous sommes enracinés dans cette certitude que Dieu n’abandonne pas son peuple. Et l’Espérance qui est au cœur de ces deux journées : c’est celle-là.

Une Espérance, elle n’est pas dans l’air, elle n’est pas une idée pour nous permettre de vivre les difficultés du monde d’aujourd’hui. Elle est basée sur ce qui ne bouge pas, sur le roc qu’est le Christ et qui nous a dit : « je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. » Et on est sûr de ça, de sa présence. Les Journées Paysannes c’est une petite graine qui a déjà bien grandie : regardez l’arbre réalisé par Colette Laureau. Dans dix ans il faudra ajouter des ramures et puis un jour la planche de papier sera trop petite pour contenir l’arbre avec toutes ses ramifications. Je pense qu’il y a quelque chose de symbolique à travers les Journées Paysannes : c’est cette petite Espérance dont parle Péguy.

Dans la nuit, il suffit d’une lumière pour nous sortir de l’inquiétude et de la peur. Une direction, un sens se dégagent. C’est tout simplement ce que nous allons essayer de faire, maintenant, dans cette petite célébration en proclamant le St Curé d’Ars, patron des Journées Paysannes.

Le Curé d’Ars quand il est arrivé à Ars, il y avait du brouillard, il s’était perdu. Et puis il a rencontré ce petit berger, et lui a dit : « tu m’as montré le chemin d’Ars, je te montrerai le chemin du Ciel. » Et quand il a vu le village d’Ars, il a dit : que c’est petit ! Que c’est petit ! Mais il a eu le pressentiment que le village d’Ars serait trop petit pour y accueillir tous ceux qui y viendraient par la suite. Et bien je peux vous dire qu’on en fait l’expérience aujourd’hui, nous avons beaucoup de mal à accueillir tous ceux qui viennent, et c’est très bien. Et j’espère qu’un jour, on aura beaucoup de mal a accueillir tous ceux qui se joindront à nous pour faire grandir cette petite flamme de l’Espérance.