Lundi 14 avril 2008

La crise alimentaire, défi majeur du XXIe siècle

Lorsque l’actualité rejoint l’analyse des Journées Paysannes. L’assassinat de l’agriculture paysanne dans les pays développés ou la destruction des agricultures vivrières dans les pays en voie de développement, nous mène à la catastrophe.

C’est une « insurrection de gueux » que le monde n’a pas vraiment vu venir. Partout, des Philippines au Bangladesh, au Mexique, à l’Égypte en passant par le Burkina Faso, le Sénégal ou l’Inde, la foule n’en finit pas d’enfler, telle une boursouflure loqueteuse, jetée dans la rue par une hausse de 45 % du prix des denrées alimentaires en à peine neuf mois. Une situation qui devrait s’aggraver dans plus d’une trentaine de pays selon la FAO, le bras armé de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation, qui évoque « la crise alimentaire la plus grave depuis quinze ans » et prévoit une hausse de 56 % de la facture céréalière pour les pays pauvres cette année. Le blé, le riz, l’huile, le lait… tout a augmenté dans des proportions si dramatiques que dans des pays où l’on vit déjà en majorité avec 1 ou 2 dollars par jour, ce fameux « étalon de la misère » établi par l’ONU, on ne fait plus « qu’un seul repas par jour ». Alors aujourd’hui, ceux que l’on appelle désormais les « émeutiers de la faim » sont prêts à mourir parce qu’ils meurent déjà de faim. Et leur révolte menace dangereusement la paix et la sécurité dans des États souvent fragiles. Haïti en est le triste exemple. Et l’on parle désormais « de terribles conséquences pour la planète ».

Pourtant, les experts de tous poils savent depuis longtemps que l’industrialisation à marche forcée de certains pays en développement ou la croissance démographique allait inéluctablement tirer la demande à la hausse. Mais pas si vite. Et encore moins avec une telle amplitude. D’autant que cette hyperinflation pourrait s’avérer non pas passagère, mais bien structurelle. La ruée vers les biocarburants, la richesse croissante de certains pays émergents où parce que l’on consomme plus de viande et de produits laitiers il faut bien nourrir le bétail ont engendré un dangereux paradoxe : la production de céréales devrait augmenter de 2,6 % cette année, mais la demande est telle que les stocks, à leur plus bas niveau de puis un quart de siècle, n’arrivent plus à se reconstituer.

S’ajoute à cela le fait que le blé ou le riz ne sont plus seulement des produits agricoles, mais parfois des produits financiers tout court. L’inquiétude des marchés depuis la crise des subprime en a fait des valeurs refuges, donc spéculatives. À la City de Londres, sur les seuls mois de janvier et février de cette année, le volume des contrats à terme sur l’ensemble des matières premières a augmenté de 65 % par rapport à la même période en 2007.

La demande explose. Pourtant jamais le monde moderne n’a autant « désinvesti » l’agriculture. Philippe Chalmin, économiste qui dirige depuis vingt ans le rapport Cyclope sur les matières premières, parle même de « mythe du paysan jardinier ». Au cours des vingt dernières années, beaucoup de pays industrialisés sont ainsi passés « du productivisme, à une conception non nourricière de l’agriculture ». Faisant des émules jusqu’en Afrique subsaharienne, par exemple, contrainte aujourd’hui d’importer des produits de base à des prix exorbitants.

En l’absence de structures idoines, programmes de substitution et autres aides sociales, « 1,2 milliard d’êtres humains pourraient avoir chroniquement faim d’ici à 2025 », prévient l’une des agences de l’ONU, relayée par certains pays riches, indignés de cette situation dramatique qui « menace d’annuler les progrès obtenus ces dernières années dans les pays en développement ». Dix millions de dollars ont été débloqués hier par la Banque mondiale pour Haïti. On a évoqué « des crédits d’urgence », « une mobilisation internationale » : tout cela est fort souhaitable. Mais plutôt que de faire de nouvelles promesses, il aurait été plus bénéfique de tenir celles qui ont été faites, voilà trente ans, la main sur le cœur, par les pays industrialisés. À savoir de consacrer 0,7 % de leur PIB pour venir en aide au pays du Sud. Cela aurait peut-être évité à la planète d’être aujourd’hui face à l’un des plus grands défis du XXIe siècle.

http://www.lefigaro.fr/debats/2008/04/14/01005-20080414ARTFIG00485-la-crise-alimentaire-defi-majeur-du-xxiesiecle.php