Lundi 29 décembre 2008

La Sagesse à notre portée ?

Question à 100 sous : comment reconnaître un sage ? Est-ce un homme au visage sérieux, aux rides profondes, à l’air un peu évanescent, qui ne court jamais et ne parle que de choses d’importance ? On peut compléter le tableau à volonté, envoyez-moi vos représentations les plus idéalistes…

Apparence mise à part, quelles sont les connaissances du sage ? On les imagine plutôt du côté des vertus : imaginerait-on un sage intempérant, ou injuste ? La justice, la force, la tempérance, la prudence sont des vertus que le sage a acquises. S’il lui a fallu toute une vie pour les acquérir, pas étonnant qu’il ait des rides profondes…

J’ai interrogé un sage sur ce qu’il connaissait et voilà ce qu’il m’a répondu :

« la structure du monde et l’activité des éléments Le commencement, la fin et le milieu des temps,

Les alternances des solstices et les changements des saisons, Les cycles de l’année et les positions des astres,

La nature des animaux et les instincts des bêtes sauvages,

Le pouvoir des esprits et les pensées des hommes,

Les variétés des plantes et les vertus des racines.

Tout ce qui est caché et visible, je l’ai connu,

Car c’est l’ouvrière de toutes choses qui m’a instruit, la Sagesse ».

Qui donc ai-je interrogé ? Salomon, l’homme sage par excellence. Et j’ai conclu de mon entretien avec lui que le sage n’est pas seulement vertueux, c’est aussi un spécialiste, mais de tout.

Des saints, il y en a ; tant qu’il faudrait plusieurs années pour n’en fêter qu’un par jour. Et beaucoup d’années pour atteindre les 144000 dont parle l’Apocalypse ! Il y en a, il y en aura encore. Espérons (au grand sens) qu’il y en aura bien plus de 144000, et que nous en serons. Mais des sages comme la Sagesse aimerait en former, y en a-t-il tant que cela ?

Il en est en tout cas une que nous connaissons généralement de nom, c’est Hildegarde de Bingen, abbesse bénédictine du XIIè siècle en Allemagne ; Par des visions, elle a reçu connaissance de toutes les créatures de ce monde. Le Livre des subtilités des créatures divines est une sorte de répertoire des ses connaissances. Elle y parle des plantes, des pierres, des métaux, des arbres, des poissons, des oiseaux, des reptiles.

Comme le dit Claude Mettra dans la préface de ce livre (ed. Jérôme Millon), Hildegarde cherche à découvrir dans tous les règnes du vivant ce qui nous peut être assistance et nous éloigner de la maladie et de la mort. Mais le projet lointain est encore plus vaste : il est de rétablir entre la nature et nous ce lien de sympathie profonde qui nous arrache à notre solitude et nous réintègre dans un grand flux de vie. Refaire de ce monde un jardin qui soit au service de l’homme, en amitié avec lui, tel est le deal, ou la finalité ultime…

Il est impossible en quelques lignes de rendre compte de toute l’œuvre d’Hildegarde. Quelques extraits qui nous parlent peut-être particulièrement, car ils font partie de notre univers, nous mettrons, je l’espère, l’eau à la bouche, et nous inviteront à en découvrir plus :

« L’amandier est tout-à-fait chaud et a en lui un peu d’humidité ; son écorce, ses feuilles et sa sève ne valent pas grand-chose pour la médecine, car toute sa force se trouve dans son fruit. Celui qui a le cerveau vide, un mauvais teint sur le visage et mal à la tête mangera souvent les amandes de son fruit : cela remplit le cerveau et redonne un beau teint. Celui qui a le poumon malade et le foie affaibli mangera souvent ces noyaux, soit crus soit cuits : ils donnent force au poumon, n’assèchent pas l’homme, mais le rendent fort. »

« Le châtaignier est tout-à-fait chaud ; il a pourtant une grande vertu mêlée à sa chaleur et il est image de la discrétion. Ce qui est en lui, ainsi que ses fruits, est utile contre toutes les maladies qui attaquent l’homme. Celui qui est bloqué par la paralysie et qui en devient coléreux, parce qu’il y a toujours de colère dans la goutte, fera cuire des feuilles, de l’écorce et des fruits de cet arbre, pour en faire un bain chaud : qu’il le fasse souvent et le mal cessera en lui, et il aura doux caractère ».

« Certains poissons se tiennent essentiellement au milieu des flots, dans la partie la plus pure de la mer et des fleuves, et qui cherchent là leur nourriture. Ils y trouvent, sur certains rochers en saillie, certaines plantes excellentes pour la santé, dont ils font leur nourriture. Celles-ci ont tant de vertus que si un homme pouvait en absorber, il chasserait de lui, grâce à elles, toutes les maladies. Ces poissons peuvent être mangés et leur chair est remplie de force, car ils se tiennent dans la partie pure des eaux. Certes, il leur arrive parfois de descendre au fond ou de monter à la surface ; mais en général, ils se tiennent au milieu des eaux ».

« Chez la baleine, il y a tant de vigueur dans la chair que ceux qui en mangent résistent à toutes les humeurs mauvaises ou débiles. Car Dieu, en créant toutes les espèces d’animaux, en a fait quelques-unes dans lesquelles il a fait apparaître sa propre force ; c’est ce qu’il a fait dans le cas de ce poisson ; voilà pourquoi ce poisson perçoit de temps en temps les attaques du diable et projette son souffle contre lui. La chair de ce poisson est saine, et bonne à manger pour les hommes, sains ou malades ».

« Le chien est très chaud, et il a en lui quelque chose de commun avec les usages de l’homme et c’est pour cela qu’il devine l’homme et le comprend, qui’il l’aime, reste volontiers en sa compagnie, et qu’il lui est fidèle. Et si le diable déteste le chien et a horreur de lui, c’est à cause de sa fidélité envers l’homme. Le chien perçoit la haine, la colère et la perfidie chez un homme, et souvent grogne après lui. Quand il sait que la haine et la colère règnent dans une maison, il grogne en silence en lui-même et grince des dents en se faisant menaçant. Quand un homme médite une perfidie, le chien lui montre les dents et le mord, même si cet homme l’aime bien, parce qu’il sent et comprend tout cela. Si, dans une maison, il y a un voleur ou quelqu’un qui a l’intention de voler, le chien grogne contre lui, le menace et se conduit envers lui autrement qu’envers un autre ; il le suit, repère son odeur avec ses narines, le renifle, et ainsi le voleur peut être démasqué. Il pressent en quelque sorte les faits, les événements, joyeux ou tristes, à venir ou déjà présents, donne de la voix selon ce qu’il a perçu et les signale. Pour les événements heureux qui vont se produire, il remue joyeusement la queue, et si c’est le malheur qui va venir, il hurle de façon sinistre ; la chaleur qui est dans sa langue nettoie les plaies et les ulcères, s’il les touche avec la chaleur de sa langue ».

« Le cheval est plus chaud que froid et il a une très bonne nature. Il a en lui une force tellement grande qu’il ne s’en rend pas compte ; il désire toujours aller de l’avant et mange des aliments sains. Sa chair est dure, difficile à manger, mauvaise pour l’homme, tant et si bien qu’il a beaucoup de peine à la digérer ; en effet la chair des animaux qui ruminent est en quelque sorte attendrie comme par un pressoir, si bien qu’elle peut être mangée et digérée plus facilement ; mais la chair de ceux qui ne ruminent pas est plus lourde et ne se digère pas facilement ».

La lecture d’Hildegarde de Bingen n’est pas toujours facile. Souvent nos esprits positivistes et cartésiens achoppent devant sa poésie et les esprits de l’air qu’elle aime à désigner. Il n’empêche qu’elle nous découvre que cette sagesse-là n’est pas réservée au XXIè siècle qui reprend un peu conscience du lien entre le corps humain et la nature. Elle nous apprend surtout que le Bon Dieu, que nous cantonnons trop souvent dans son beau Ciel, est d’abord Celui qui connaît tout cela et le révèle à qui Il veut. Notre santé physique L’intéresse, puisque le corps et l’âme forment un tout, même si la santé morale reste la condition de la vie spirituelle.

Et si Jésus nous accordait un peu de cette sagesse comme cadeau de Noël ?