Mardi 31 août 2010

Humilité et durée

Editorial du Lien n°60

En ce vingtième anniversaire, il nous est bon de poursuivre notre réflexion sur l’identité des Journées Paysannes.

Au printemps, nous avons cherché à éclairer notre regard sur la terre, matrice de la vie. Nous voulons nous engager à accentuer l’observation paysanne des terres qu’il nous est donné de cultiver, d’apporter à la science agronomique la connaissance paysanne de la terre.

Nous avons déclaré, chacun à notre mesure, notre volonté d’une recherche agronomique sur nos terres, recherche et observation que nous voulons vérifier par trois choses : notre propre expérience

  • la communication que nous pourrons en faire les uns les autres
  • la consultation d’agronomes qui voudront bien nous aider par l’établissement de programmes et l’interprétation de nos observations.

Le lien de l’homme à la terre est une réalité constitutive de l’identité des Journées Paysannes, et ce lien passe obligatoirement par la connaissance et par le regard. Est-il possible de dire que la fécondité des Journées Paysannes est conditionnée par notre capacité à permettre à la terre de donner tout ce que sa nature lui permet de donner ?

L’homme a ce pouvoir de stériliser et de féconder la terre : la fécondité de la terre ne s’épuise pas, à condition que l’homme la connaisse telle qu’elle est créée, la cultive avec respect, avec mesure, pour qu’elle porte de beaux et bons fruits en abondance.

Il y a un mystère de la terre comme il y a un mystère de la vie. Plus le paysan connait sa terre, le lien qu’elle a avec la vie, plus elle donne de belles récoltes et plus elle se prépare à en donner de plus belles encore.

Il est possible de trouver une sorte de ressemblance entre l’homme et la terre :

  • l’homme a besoin d’humilité pour découvrir la vérité des choses et des êtres ; il découvre la vérité en observant ce qui est en dehors de lui ; et plus il la découvre, plus il la contemple comme un don qui ne vient pas de lui. Et plus il la contemple, plus il l’assimile comme constitutif de son propre bonheur.
  • la terre a besoin de matières organiques, de déchets végétaux et animaux. Plus elle a la capacité de les décomposer, de les transformer en humus, plus elle favorise la circulation de l’eau, la multiplications des vers de terre et la vie microbienne, et plus elle produit de bonnes récoltes, devient riche et fertile.

Mais il faut du temps à l’homme pour connaître la vérité. La vérité ne pénètre en lui qu’en renversant les obstacles de son orgueil, de ses idées propres, de sa construction idéologique. La vérité ne pénètre en lui qu’avec le travail, la patience, la durée. Parfois, comme le soleil, la vérité éblouit ; mais ce n’est pas suffisant. Il faut encore que la lumière de la vérité pénètre l’intelligence et le cœur – et cela ne peut se faire que dans la durée, la lente transformation de son intelligence.

Mais il faut du temps à la terre pour transformer la matière organique en humus. L’homme peut aider la terre à cette transformation en préparant des composts. Mais une terre peut fertile ne pourra redevenir riche que dans la durée. Il faut qu’elle assimile le fumier, les déchets végétaux, les composts, qu’elle restructure ses éléments physiques – argiles, limons, sable fin –, que la vie microbienne et les vers de terre trouvent enfin les conditions favorables à leur développement et à leur multiplication.

L’humilité et la durée sont le propre de la vie paysanne. L’une et l’autre, on a essayé de les escamoter.

  • Et sur la terre, ce sont les baisses de fertilité «  qu’on ne s’explique pas  » parce que, pourtant, on continue à mettre des engrais à la suite de calculs savants sur la restitution des prélèvements d’élements minéraux par les récoltes.
  • Et sur les plantes on déplore la multiplication ou même l’apparition de nouvelles maladies ou de nouveaux insectes – et pourtant les traitements phytosanitaires souvent sophistiqués sont appliqués dans le cadre d’une agriculture raisonnée.

Il faut comprendre la terre ; Il faut du temps pour la rendre fertile. On a voulu tout de suite des augmentations spectaculaires de récoltes : et on y est arrivé, et on a réussi. Mais on a oublié la terre – et on a oublié le paysan. On a fait du paysan, comme l’homme d’aujourd’hui, celui qui veut, tout et beaucoup, tout de suite. Mais en une ou deux générations, on a «  épuisé  » beaucoup de terres, on a obligé beaucoup de paysans à quitter la terre – et on a désespéré aussi beaucoup de ceux qui restent.

La nouvelle décennie dans laquelle nous entrons, va-t-elle nous permettre de retrouver la beauté de l’humilité et de la durée ?

De découvrir aussi, plus encore que dans le passé, que le paysan peut être le prophète de l’humilité et de la durée.

  • Prophète, sans doute pas comme on l’imagine : prophète en rendant de nouvelles terres fertiles, ou en retrouvant la fertilité de vieilles terres épuisées ou encore en maintenant cette fertilité là où elle existe encore.
  • Prophète aussi en aimant les saisons et le temps qu’il faut entre les semailles et les moissons, ou pour faire un veau, ou pour qu’une cerise se forme et devienne rouge après la fleur, ou encore qu’un petit morceau de bois de vigne devienne un cep et que le cep murisse son raisin et que le vin pressé donne un vin millésimé.

Cette durée paysanne dont le monde a tant besoin, elle est la combinaison harmonieuse du temps qu’il fait chaque jour à travers les saisons, et du temps qu’il faut pour que la Création accompagnée des soins de l’homme, produise ses fruits.

Humilité, vérité, durée, nous conduisent à la paix et à la fécondité. Mais de même que nous proposons des moyens pour changer notre regard sur la terre, nous aimerons à rechercher comment la vie paysanne d’aujourd’hui peut annoncer l’humilité et la durée, alors que l’argent et la compétitivité tentent sans cesse et réussissent souvent à couper notre lien à la terre. Car enfin, d’où vient cette crise paysanne, en quoi consiste-t-elle, pourquoi semble-t-elle ne pas avoir d’issue ?

En constatant qu’une terre épuisée peut redevenir fertile, si on la connait et si on l’aime, si on travaille dans la perspective des générations à venir, on y découvrira peut-être, comme une perle fine, une source d’espérance. Nous essayerons de nous diriger vers elle dans le bulletin d’automne, et surtout de poursuivre ce chemin.