Y-a-t-il des paysans aux USA ?
Jeudi 15 mars 2012

Fermier en Amérique

C’est la crise, les chrétiens agissent

Voici un article extrait du bi-mensuel « L’Homme Nouveau », dont nous recommandons chaleureusement la lecture et l’abonnement, dans son numéro 1513 du 10 mars 2012, publié avec l’aimable autorisation de la rédaction .

L’Homme Nouveau 10 rue Rosenwald 75015 Paris

Les États-Unis ne sont pas en reste pour la mise en œuvre d’un sain retour à la terre qui permet de retrouver ses racines chrétiennes et une vie équilibrée, loin du bruit et de la séduction du monde. Exemple avec Kevin Ford, agriculteur au Kansas.

Propos recueillis par Philippe Maxence*

Vous étiez professeur et vous êtes devenu fermier. Est-ce pour vous une défense contre la crise économique ? Kevin Ford : La crise économique n’a joué qu’un rôle minime dans ma décision de devenir fermier. C’est une bonne chose que d’avoir la sécurité d’un garde-manger plein de nourriture que l’on a soi-même cultivée, mais nos raisons ont été davantage fondées sur le fait que la vie à la campagne est idéale pour mener une vie familiale saine.

Quelles sont donc les raisons pour lesquelles vous êtes devenu fermier ? J’ai voulu devenir fermier car j’ai pensé que ce serait bon pour mes enfants d’apprendre à travailler et à prier tous ensemble en famille sur une terre. Trop souvent les pères et les mères sont absents de la maison, et les enfants amenés à se débrouiller. Je voulais être à la maison pour être le guide spirituel de ma famille, et je ne pouvais l’être en faisant un autre travail. Je considérais aussi que le travail de la terre était une vocation digne. Prendre soin du jardin d’Éden et le cultiver fut le premier devoir de l’homme.

Pourquoi les grandes villes sont-elles dangereuses pour la famille ? D’une manière générale, les villes peuvent devenir une occasion prochaine de péché pour les familles. La tentation est constante d’aller faire un tour et de s’amuser plutôt que de rester à la maison et d’essayer de mener une vie authentiquement catholique. Trop souvent, la fascination et les plaisirs de la vie citadine distraient l’homme de son but ultime qui est de connaître, d’aimer et de servir Dieu. Quand tous les bruits de la vie dans une ville moderne disparaissent, la famille peut mieux entendre la voix de Dieu dans sa Création.

Quelle est votre position au sujet de la technologie ? La technologie est une affaire délicate pour bien des gens. Trop de gens, de nos jours, acceptent toutes sortes de nouvelles inventions ou technologies sans se poser de questions. Nos maisons sont devenues pleines de bruits et aujourd’hui, avec les téléphones portables et tous ces produits issus de la technologie informatique, nous pouvons même emporter ces bruits avec nous. Les saints nous enseignent pourtant qu’on ne peut entendre Dieu que dans le silence, pas dans le bruit. L’autre problème avec la technologie, c’est que souvent elle usurpe la place de l’homme. Combien de tâches autrefois accomplies par l’homme, le sont désormais par des ordinateurs et des machines. Parfois, des machines accomplissent des tâches bien mieux que l’homme ne saurait le faire, mais parfois l’homme en est réduit à appuyer sur une touche. Une tâche de cette sorte est dépourvue de créativité et de but réel. La technologie peut amener l’homme à mépriser son boulot, et à rechercher sa satisfaction par d’autres moyens qui sont malsains ou immoraux. Nous avons une chanson, ici en Amérique, écrite voici des décennies et qui est intitulée Everybody’s working for the Weekend (on travaille tous dans l’attente du week-end). De telles chansons sont révélatrices de l’ennui inhérent de la vie moderne dans laquelle le travail de l’homme n’est devenu qu’une fonction que l’on est obligé de faire. Nous nous efforçons de réduire au minimum l’utilisation de la technologie dans notre ferme. Nous n’utilisons que la technologie la moins avancée capable d’aider à bien faire une tâche. Par exemple, nous utilisons une binette à roue pour sarcler les rangs de culture. C’est une amélioration par rapport à une binette ordinaire, mais cela exige toujours le travail de l’homme. De telles améliorations techniques aident l’homme à accomplir sa tâche mais ne le remplacent pas.

Vous pensez que la destruction de la famille n’a pas débuté quand l’épouse a commencé à s’employer hors de son foyer, mais dès que l’homme a quitté la maison pour aller travailler ? Si nous observons la situation au Moyen Âge, et plus précisément juste avant la Révolution industrielle, nous constatons que les familles vivent ensemble et travaillent ensemble. Et puis, l’industrialisation survenant, beaucoup d’hommes quittent la campagne pour aller chercher la richesse en ville. Ce qu’ils y ont fréquemment trouvé c’est un niveau de vie bien plus bas que celui qu’ils avaient sur leur terre. Ils ne pouvaient plus cultiver leur nourriture et ne possédaient pas non plus leurs terrains ou leurs maisons. Ils étaient misérablement payés dans les usines et obligés de payer des loyers au propriétaire. D’hommes libres, ils étaient devenus esclaves. Ils étaient devenus esclaves du salariat, sans possibilité de revenir là d’où ils étaient partis. C’est ainsi que commença l’effondrement de la famille. Le travail de l’homme n’était plus intimement lié à la vie de sa famille. Les enfants et l’épouse n’étaient plus assistés dans l’approvisionnement de la famille. Cela a conduit beaucoup d’épouses à la désillusion et beaucoup d’enfants à la révolte. Le père, en tant que chef spirituel et maître de la discipline, était au loin la plus grande partie de la journée. Les épouses éprouvaient le sentiment de n’avoir rien de « réel » à offrir, d’où finalement le mouvement féministe et le mouvement pour le travail des femmes. Dans notre ferme, mon épouse joue un rôle primordial. Nous sommes associés et il me serait à peu près impossible de faire ce que je fais sans elle.

Comment s’est passé votre retour à la campagne ? Devenir fermier a-t-il été facile ? Je serai le premier à admettre que cette transition vers la terre et devenir fermier furent extrêmement difficile. L’aspect le plus difficile c’est d’apprendre toutes les compétences indispensables pour devenir fermier. J’ignorais beaucoup de choses et j’ai dû en apprendre un certain nombre soit de manière accidentelle, soit à la suite d’échecs. C’est une belle vie et j’invite beaucoup de gens à la vivre, mais c’est une vie difficile. Je n’ai jamais fait quelque chose d’aussi beau et d’aussi difficile que de retourner la terre.

Ne craignez-vous pas que l’on vous assimile aux Amish ? Il ne m’importe pas de savoir si je suis étiqueté Amish. Notre vie, par rapport à la leur, est nettement différente et beaucoup plus liturgique. Nous célébrons les fêtes de Notre Dame et des saints. Nous sommes résolument catholiques et nous partageons notre foi dès que l’occasion s’en présente. Nous utilisons plus de technologie que les Amish. Nous prenons la voiture pour apporter nos légumes au marché et pour aller à la sainte messe. Nous avons l’électricité et nous nous servons d’une pompe électrique pour irriguer. Je veux bien admettre qu’il y a quelques points communs, mais il y a aussi beaucoup de différences.

Vous travaillez au renouvellement du Catholic Land Movement. Quels sont les buts de ce mouvement ? Le but du Catholic Land Movement est la restauration de la culture chrétienne par le retour de la famille à la terre pour vivre, travailler et prier tous ensemble. Tout le monde n’a pas besoin de devenir fermier. On a besoin d’artisans et, dans un certain sens, on a besoin d’une vie villageoise catholique où le centre de la vie c’est la foi catholique et pas les soucis du monde.

Qu’entendez-vous par restauration de la culture chrétienne ? Ce que j’entends par restauration de la culture chrétienne c’est le retour à une culture qui tourne autour de la foi catholique et est construite sur elle. Une telle vie est très liturgique et l’observance des formes liturgiques traditionnelles est, selon moi, essentielle à cette restauration. Chez vous, en France, vous avez l’abbaye de Fontgombault. Là, une personne pourra voir le type de monastère qui peut aider à restaurer la liturgie et la culture catholique. Quand, de nouveau, les catholiques auront une profonde vie spirituelle centrée sur la liturgie, alors nous pourrons voir refleurir la culture catholique.

Y a-t-il des personnalités qui inspirent votre parcours et votre combat ? Je suis inspiré par saint Benoît parce qu’il est l’un des patrons de l’Europe et, partant, de la culture chrétienne. Je suis aussi inspiré par saint Isidore le Laboureur et j’ai une profonde dévotion pour ce saint espagnol si simple. Les personnes de la période récente qui m’inspirent sont le père Vincent McNabb, qui a aidé au démarrage du Catholic Land Movement en Grande-Bretagne au début du XXe siècle ; G.K. Chesterton qui m’a aussi apporté beaucoup d’aperçus sur le distributisme et la vie agraire ; le professeur John Senior qui fut probablement l’écrivain contemporain qui m’a le plus influencé. C’est lui qui, par ses livres, m’a montré ce qu’était la culture chrétienne et comment s’y prendre pour la restaurer.

Comment voyez-vous l’avenir pour les agriculteurs chrétiens ? Je pense que l’avenir est encourageant pour les agriculteurs chrétiens mais il nous faut un réseau plus solide de personnes et de fermes qui soient impliquées dans le Catholic Land Movement. Si nous pouvions créer des fermes pour former les gens au savoir-faire agricole et les initier à la culture catholique, alors nous serions sur la bonne voie pour ramener à la terre beaucoup plus de catholiques.

*Trad. Daniel Hamiche.

Voir en ligne : site du journal

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