Mercredi 5 janvier 2011

Espérance paysanne

Edito du Lien 61

Le thème des Journées Paysannes au mois de février dernier pour débuter l’année du vingtième anniversaire était, vous vous en rapellez, « espoirs et espérance paysanne ». Il est bon d’y revenir dans notre désir de poursuivre l’expression de l’identité des Journées Paysannes.

Dans les deux précédents numéros du Lien, il a été question d’un changement de regard sur la terre, puis de l’humilité et de la durée. Il semble que l’Espérance soit le prolongement, la conséquence de ces traits d’identité. Il est bon de rapeller encore la parole qu’un ami évêque nous avait confiée : « Les Journées Paysannes voient le jour pour nourrir l’Espérance paysanne. »

Mais qu’entendait-il par Espérance paysanne ?

Nous apprenons dans le cathéchisme que l’Espérance est une vertu théologale. Il y a trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité. L’Espérance, dit Péguy, est une petite fille qui est tenue par la main entre ses deux grandes soeurs qui sont la foi et la charité. Et Péguy de poursuivre : la Foi et la Charité, ça ne m’étonne pas, dit Dieu, ce qui m’étonne c’est l’Espérance.

En effet, l’Espérance, c’est une certitude, ce n’est pas un espoir incertain – c’est la certitude du bonheur, de la gloire.

« Mon Dieu, j’espère avec une ferme confiance (on pourrait dire pour insister, pour nous convaincre nous-mêmes, nous qui avons si peu de foi, nous qui avons une foi si chancelante : mon Dieu, je suis absolument sûr, plus sûr qu’un veilleur de nuit qui attend l’aurore, je suis sûr…) que vous me donnerez par les mérites de Jésus-Christ votre grâce en ce monde, et si j’observe vos commandements votre Gloire dans l’autre, parce que vous l’avez promis et que vous êtes souverainement fidèle dans vos promesses. »

Voilà l’Espérance, l’Espérance théologale, l’Espérance qui est un don de Dieu. Mais comme c’est un don, il faut la demander. On ne peut pas l’obtenir de nous-même. Il suffit de la demander, pour être sûr de l’obtenir. « Tout ce que vous demandez dans la prière, vous l’avez déjà obtenu. » Il faut demander à nos prêtres de nous parler de l’Espérance. Nous pouvons aussi invoquer les Saints pour qu’ils intercèdent pour nous pour nous obtenir l’Espérance. St Jean-Marie Vianney, il connaissait l’Espérance – lui qui en confessant pendant des heures et des heures savait que Dieu donnait la vie éternelle aux pécheurs qui faisaient pénitence.

Nous pouvons demander à nos Prêtres qu’ils nous parlent de l’Espérance des Saints, qu’ils nous parlent toujours en terminant de l’Espérance de la Ste Vierge – le Samedi Saint – lorsque son Fils a été enseveli et qu’elle a été sûre pourtant qu’Il était victorieux. Et maintenant, nous autres, nous le savons pour la suite des âges, pour les siècles des siècles, nous le savons qu’elle avait raison d’espérer : Il est ressuscité. Voilà l’Espérance théologale.

Mais l’Espérance paysanne, qu’est-ce que cela peut être ?

Il faut être bien audacieux pour parler d’Espérance paysanne, car enfin l’Espérance, ça ne peut être que celle qui donne une certitude. Nous savons bien que l’Espérance, c’est bien plus que l’espoir. L’espoir, on le sait bien, nous autres paysans, qu’il peut être déçu – des espoirs déçus, il y en a tant. Pour être juste pourtant, il y a des espoirs qui aboutissent – là où on le désirait, des espoirs qui réussissent, des espoirs qui se transforment en bonheur, des espoirs qui se transforment en moissons abondantes, et même en vendanges abondantes qui, si elles sont bien vinifiées, donneront un vin qui réjouit bien plus que le palais puisqu’il peut aller jusqu’à réjouir le cœur.

Ce qui est difficile, c’est qu’il n’y a qu’un verbe pour parler de l’espoir et pour parler de l’Espérance. On dit pareillement j’espère qu’il va faire beau pour que le foin sèche, ou bien j’espère que les agnelages de mes brebis vont bien se passer, ou bien encore que c’est un tel qui va devenir président de ma coopérative – et on dit aussi pareillement j’espère en la Miséricorde de Dieu.

Faiblesse de la langue française, mais peut-être aussi un secret de notre belle langue qui peut nous aider à justifier quelque peu de notre audace quand on ose parler d’espérance paysanne.

Dans l’espérance paysanne, il y a l’effort et il y a la confiance.

  • Il y a l’effort  ; car enfin comment un homme qui cultive la terre pourrait-il espérer s’il ne travaille pas ? Comment un paysan pourrait-il espérer faire des moissons abondantes, s’il ne sème pas ? Comment un vigneron pourrait-il espérer obtenir du bon vin s’il ne taille pas sa vigne ? « Le sens de la paysannerie – et de toute civilisation –, écrit Henri Pourrat, est donné souverainement, pour toujours. L’homme est fait pour travailler, non pour acquérir ; pour servir la vie, non pour se soumettre à l’argent. » (L’Homme à la bêche. Chap II, l’alliance p.22)
  • « Pour servir la vie » et nous voici dans la confiance. Il faut travailler, mais avant ou en même temps et après encore plus, il suffit de faire confiance. C’est un verset de l’Évangile de Saint Marc qui donne l’impression qu’il a été écrit pour les paysans – peut-être pour que les paysans soient apôtres pour le proclamer par toute leur vie – bien plus que par leurs paroles, car les paysans sauf exception, ne savent pas bien parler :

St Marc donc, écrit au chap. IV, versets 26 à 29 : « Jésus disait : il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui aurait jeté du grain en terre : qu’il dorme ou qu’il se lève, la nuit ou le jour, la semence germe et pousse, il ne sait comment. D’elle-même la terre produit d’abord l’herbe puis l’épi, puis plein de blé dans l’épi. Et quand le fruit s’y prête, aussitôt il y met la faucille parce que la moisson est à point. »

Je continue l’audace : n’y a-t-il pas dans ces versets de la Parole de Dieu, une merveilleuse rencontre entre l’Espérance paysanne et l’Espérance théologale ?