Vendredi 26 février 2010

Désarroi, combat, espérance

Le lait avec le miel sont des dons de Dieu dont les caractères sont bien particuliers en ce que l’homme peut s’en nourrir directement. La Terre promise dans la Bible est annoncée comme le pays où coulent en abondance le lait et le miel.

C’est pour cela que cette crise laitière que nous traversons, si elle touche en tout premier lieu les producteurs de lait de France et d’Europe (ils sont 86000 aujourd’hui en France) est aussi une crise de la paysannerie et même de la société tout entière.

Les évêques des diocèses bretons, dont le communiqué du 19 septembre est reproduit dans les pages suivantes, s’interrogent sur ce geste dramatique « des producteurs de lait qui en arrivent à détruire par épandage le fruit de leur travail… comment en est-on arrivé là ? »

« Comment en est-on arrivé là ? » Il faudrait reprendre l’histoire de la France depuis les débuts de l’industrialisation. La plupart des familles paysannes avait quelques vaches dont le lait nourrissait les membres. Le surplus était vendu, voire donné, dans le voisinage ou tout au moins dans la proximité. Le lait était bu directement ou transformé localement en beurre et/ou en fromage.

Il faudrait alors raconter tout ce qui s’est passé depuis cent ans - jusqu’au moment où en 1984, devant « les fleuves de lait et les montagnes de beurre », l’Europe agricole établit les quotas. En moins de dix ans, le nombre des producteurs de lait diminue de moitié, passant de 200 000 à moins de 100 000. Puis avec la réforme de la Politique Agricole Commune (PAC) en 1992, étroitement liée à la mise en place de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1993, dans une phase de libéralisme total, si peu adapté aux marchés des produits agricoles.

Tout cela conduit, avec l’accentuation de la crise économique et financière qui traverse le monde, à une volatilité insupportable des prix des produits agricoles. Et pour le lait, c’est la situation qui a conduit aux évènements de septembre : à chaque fois que l’éleveur produit 1000 litres de lait, il perd 100 euros au moins. En simplifiant et en généralisant - cela lui coûte 340€ et on lui paie 240€ soit 24 centimes le litre. Et le consommateur ?

Vous avez besoin d’une voiture, d’un ordinateur, ou d’un pantalon ; vous allez dans un garage, ou dans une grande surface et vous fixez vous-même le prix de votre achat. Vous serez bien reçu et l’échange sera cordial, n’est-ce pas ?… C’est pourtant ce qui se passe pour le producteur de lait dont le produit ne peut attendre. Pas seulement pour lui d’ailleurs, mais pour tous ceux dont la production doit s’écouler très vite, comme les arboriculteurs ou les maraîchers. Il semble que ce prix injuste du lait ait réveillé une grande tradition paysanne. Au sens bien sûr où la tradition, ce n’est pas une répétition du passé, mais une intelligence et une volonté qui expriment pour aujourd’hui la vérité, la justice, le bien.

Dans la naissance et l’influence prisent rapidement par l’APLI (Association des Producteurs de Lait Indépendants) en France et l’EMB en Europe, il y a ce réflexe paysan de s’unir sur une situation concrète - en l’occurence le prix du lait - en balayant les idéologies.

L’APLI, née presque sans le chercher, dans les départements du Sud-Ouest, il y a à peine plus d’un an, s’est répandue en ondes très puissantes à travers toute la France.

Elle aboutit, en union avec de nombreux pays européens, à cette grève de septembre. Elle arrive à faire connaître la situation injuste des producteurs de lait à l’opinion publique, à perturber les industriels laitiers, à interroger les politiques, à faire réunir les ministres européens de l’agriculture et qui sait, à entamer un changement de politique agricole européenne - et en tous les cas à provoquer, au moins en certains lieux, un rapprochement - un lien social entre paysans et consommateurs - par ces dons de lait à la ferme.

Bien sûr, répandre le lait d’une tonne de lisier sur la terre, c’est un geste de détresse. Le lien du paysan à la terre, au troupeau est sans doute l’un des liens humains les plus forts parce qu’à la fois charnels et spirituels.

Mais ce n’est pas un geste de désespoir. C’est un combat plein d’espérance en vue du bien commun des familles paysannes et de toute la société.

Enfin pour nous, membres des Journées Paysannes, ces évènements de septembre 2009, sont un appel à l’unité et au travail. La lettre encyclique de Benoît XVI, publiée en France au début de juillet, nous donne, à commencer par son titre « la Charité dans la vérité » (Caritas in Veritate), les conditions de l’unité. Mais pour chercher la vérité, il faut beaucoup travailler. Et d’abord lire et comprendre cette encyclique. Cela demande un effort important. Est-il possible au sein des Journées Paysannes de constituer des groupes de travail qui étudient dans le milieu agricole des points d’application concrets de l’enseignement donné par Caritas in Veritate ?

D’ores et déjà, nous donnons, à la suite de cet éditorial, deux passages du chapitre 3 de l’encyclique, intitulé « Fraternité, développement économique et société civile ». Il s’agit de l’expérience humaine du don et de la place de la gratuité dans l’économie.

Essayons laborieusement de trouver dans cet enseignement, des lumières sur la situation paysanne du monde d’aujourd’hui, dont la tâche est de faire face à la situation de la faim dans le monde.

Consultez les articles relatifs à la crise du lait

Discours de Pascal Massol lors du lancement de la grève aux Invalides à Paris, le 10 septembre 2009

Communiqué de Monseigneur Scherrer, évêque du diocèse de Laval

Communiqué des évêques de Bretagne

Communiqué de Monseigneur Aillet, évêque du diocèse de Bayonne, Lescar et Oloron

Communiqué de Mr. le cardinal Barbarin, le 12 octobre 2009

Regards de femmes, de consommatrices, d’agricultrices ; par des agricultrices-consommatrices du Nord-Finistère