Lundi 28 juin 2010

Changement de regard sur la terre

Le 20e anniversaire – 1990-2010 – est l’occasion de reprendre notre réflexion sur l’identité des Journées Paysannes.

Nos 20 ans ont accompagné la prise de conscience des agriculteurs qui ont pu demeurer, que la terre était cette matrice de la vie qu’il fallait connaître, aimer, respecter, protéger et même courtiser.

Changements de regard

Changement de regard : après les temps de guerre, de disette et de privations, il y eut en 1950 une sorte de croissance exubérante : on voulait oublier, manger, se réjouir. Et il fallait bien que les agriculteurs répondent à ces besoins peu contrôlés. Et tout fut mis en œuvre pour leur en donner les moyens ; la puissance industrielle, favorisée par une énergie à bon marché, envahit l’agriculture et la transforme de fond en comble avec la traction mécanique, le machinisme, les engrais, les produits phytosanitaires, les semences sélectionnées et la génétique animale.

Tout explose, les rendements à l’hectare et les productions par animal. En 30 ans, on passe de la disette aux excédents : « les fleuves de lait et les montagnes de beurre », les surplus de blé et de fruits qu’on arrose de pétrole.

Et la terre pendant ce temps ? La terre paysanne travaillée à la main, labourée au rythme des bœufs ou des chevaux, cultivée par l’homme qui avait fait alliance avec elle pendant des siècles, se trouve brutalement livrée à la mécanique et à la chimie. Elle se laisse exploiter mais elle s’épuise parce que, de matrice sans cesse nouvelle, elle n’était plus devenue que support et facteur de production.

Changement de regard : c’est bien l’une des choses les plus étonnantes de la seconde moitié du XXe siècle d’avoir réussi à changer le regard de l’agriculteur. Et pourtant, chose plus étonnante encore – merveilleuse celle-là – le retournement, la redécouverte de la terre : cette avidité dans les cours de ferme qui se remplissent des nouveaux paysans à chaque fois qu’on leur propose de revitaliser les sols, qu’on leur parle de matière organique et d’humus, de régénération de la structure des sols, de microbiologie, d’économie d’eau, etc, etc.

Que s’est-il donc passé ? La terre vieillissait-elle ? N’y avait-il pas tassement, affaissement, désorganisation ? Les racines des plantes ne trouvaient-elles plus ce dont elles avaient besoin pour se nourrir parce que les éléments fertilisants, pourtant surabondants, ne sont plus à leur portée ? Pourquoi les vers de terre ne creusent-ils plus les galeries qui favorisent la circulation de l’eau ? Pourquoi les plantes deviennent-elles de plus en plus sensibles aux maladies ? Pourquoi de nouveaux insectes apparaissent-ils ?

Science et expérience

Tout au début des Journées Paysannes, en 1995, le Père Henri avait donné un enseignement sur le don de la terre. Il décrivait la connaissance paysanne et la connaissance scientifique, analysant leurs différences et leurs complémentarité. Mais il montrait surtout comment la connaissance scientifique ne peut éliminer la connaissance paysanne sans atteindre gravement le respect de la terre et de l’homme.

Dans le dernier numéro de l’Actualité Rurale, on peut lire un article curieusement intitulé « technologie ou philosophie ? ». L’auteur apporte des arguments intéressants aux intuitions des Journées Paysannes.

« Ne doit-on pas revenir à une relation sol-animal plus équilibrée ?… Est-il question de réinventer les métiers de cultivateur, d’éleveur ou de vigneron ou plus exactement de se remettre en cause et ceci d’une façon permanente dans beaucoup de conceptions diffusées et de revenir aux sources du métier ? […] Jusqu’au milieu du 20e siècle où existaient de nombreuses exploitations familiales et où se côtoyaient plusieurs générations, il y avait d’innombrables innovations pour améliorer les modes de culture et d’élevage et les adapter aux multiples contraintes […] Ces innovations se sont appuyées sur les pratiques des agriculteurs eux-mêmes, sur leurs observations minutieuses… et sur des échanges d’informations, mais aussi de produits entre l’ensemble des agriculteurs […] Un élément crucial dans ce système d’innovation était la transmission de ces connaissances entre les générations, qui ne pouvait se faire que par un apprentissage quotidien auprès d’hommes et de femmes expérimentés […] Probablement trop hâtivement, la recherche agronomique moderne a considéré que ces savoirs empiriques étaient des facteurs d’immobilisme. »

Citant B. Chavassus-au-Louis, dans une conférence inaugurale faite à l’ESA d’Angers en 2006, l’auteur poursuit :

« Le système de recherche spécifique à l’agriculture s’est opéré essentiellement au cours de la seconde moitié du XXe siècle… À l’expérience d’hommes expérimentés (les agriculteurs) devaient se substituer les expériences des expérimentateurs dans des lieux dédiés et dans des conditions contrôlées […] Par rapport à cette recherche scientifique, les agriculteurs deviennent peu à peu des applicateurs parfois associés à la phase terminale,… mais le plus souvent simples consommateurs d’une information qui leur est délivrée en même temps que de nouveaux produits, semences, engrais ou pesticides ».

Devant les résultats presque foudroyants de cette recherche agronomique nouvelle, tels qu’ils ont été évoqués plus haut, les fondateurs de la science agronomique l’ont érigée « en principe idéologique de contestation systématique d’une tradition jugée obscurantiste… ».

Recherche de vérité et sagesse paysanne

On le sait, toute idéologie a ses limites et finit par s’effondrer : les agriculteurs privés de liberté et d’initiatives observent au fil des années un dysfonctionnement de la terre. De toutes part s’élèvent des inquiétudes sur la nourriture, sur l’environnement ; on redécouvre, parfois d’une manière déformée, l’écologie, la plus vieille science du monde.

Nous voyons réapparaitre chez certains agriculteurs une forme de sagesse paysanne. Elle découvre l’ordre qui existe dans la nature, les lois auxquelles obéissent cet ordre – qui est un ordre vivant où la diversité s’organise harmonieusement.

Notre temps n’est-il pas appelé à retrouver la sagesse paysanne, la sagesse terrienne, en étant chercheur de vérité, en utilisant conjointement la science et la philosophie au service de la connaissance de la Création ?

Changement de regard. La terre est donnée à l’homme par le Créateur « pour qu’il la cultive et qu’il la garde » (Gn 2, 15). Or cultiver la terre, c’est la connaître dans son infinie diversité ; chaque agriculteur a à découvrir la terre qui lui est confiée. Dans cette connaissance il y a à la fois quelque chose d’unique et quelque chose d’universel. Les agriculteurs sont à la fois des solitaires et des échangeurs. Chacun est seul devant sa terre : il y a comme un lien charnel qu’il va chercher à transmettre. Et en même temps il aimera parler de sa terre, échanger avec son voisin ou, mieux encore, avec son ami qui peut être très loin, sous un autre climat et avec un sous-sol différent : l’amitié et la diversité sont fondements de l’unité paysanne.

Un regard contemplatif

Mission pour l’homme de « garder la terre » jusqu’à poser sur elle un nouveau regard. Regarder, garder, jardiner la terre comme peuvent faire les moines et les moniales qui obéissent à la règle de St Benoît : « Ora et labora ».

Rapprochement entre la vie monastique et la vie paysanne, entre la vie paysanne et la vie monastique : les uns travaillent et prient, les autres prient et travaillent.

Les moines peuvent-ils apprendre aux paysans à prier en chantant, à contempler en travaillant la terre ? Les paysans peuvent-ils convaincre les moines que le travail de la terre contribue à la recherche de Dieu ?

« Quaerere Deum », chercher Dieu – c’est ainsi que la vie monastique a profondément marqué la civilisation européenne, comme nous l’a rappelé Benoît XVI dans son discours aux Bernardins le 12 septembre 2008. Chercher Dieu en cultivant humblement la terre nous introduit dans une force irrésistible : permettre de renouveler notre regard et de voir enfin à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme « cela est bon ».

Vers une recherche paysanne

Après vingt ans de réflexion, d’amitié et de prière, après avoir multiplié les rencontres et les amitiés avec les monastères, l’heure n’est-elle pas venue de contribuer à la mise en place d’une recherche paysanne ?

C’est l’objet de nos tâtonnements pour l’établissement de centres des Journées Paysannes. Ces quelques lignes n’ont pas pour but d’en décrire les moyens (techniques, juridiques, financiers et surtout humains) propres à chaque centre qui pourra se construire. Mais elles voudraient susciter des reprises et des initiatives.

  • Le groupe « sol » des Journées Paysannes a aidé ceux qui ont pu y participer depuis 10 ans. Il faut poursuivre en organisant des journées entièrement consacrées à la terre. Que des responsables se lèvent dans des groupes régionaux en faisant appel à la fois aux membres agriculteurs et à des agronomes.
  • Une rubrique « connaissance de la terre -agronomie », doit se mettre en place dans chaque numéro du Lien  : faire des compte rendus de réunions, de travaux, de lectures, d’expériences réalisées sur les domaines. Il faut une volonté de quelques uns pour y participer.
  • Avec persévérance, nous devons rechercher des agronomes, chercheurs de vérité, qui entreprennent avec nous – et peut-être en commençant avec les domaines des centres des Journées Paysannes – des essais, des recherches paysannes. Nous pouvons envisager une rémunération raisonnable des agronomes qui pourront travailler pour nous et avec nous.

C’est ensemble que nous allons constituer ces groupes de recherche d’agronomie paysanne qui contribuent à nourrir les corps, les âmes et l’Espérance.

En refusant la société dépressive, Mgr T. Anatrella écrit :

« La politique agricole actuelle tue la paysannerie et atteint du même coup la société dans le rôle essentiel joué par les paysans pour l’entretien des terres, mais aussi par rapport au sens symbolique que représente leur action dans le lien avec le cosmos. Le milieu rural ou la campagne ne sont pas des terres à reconvertir ou à transformer en réserves ou en lieux de loisirs, mais avant tout une population d’agriculteurs et d’éleveurs qui gèrent un patrimoine et dont la fonction ne sera pas remplacée par l’industrie alimentaire ».